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30 septembre 2016 5 30 /09 /septembre /2016 13:21

Ça doit être l’époque qui veut ça. En ce moment, parler de cinéma se réduit souvent à parler de bonnes mœurs. Qu’il s’agisse de la question de la place de la femme dans la société, des minorités sexuelles, des minorités culturelles ou bien encore des populations déclassées malgré elles, les thématiques sociales abondent dans les intrigues d’aujourd’hui et les médias, qu’ils soient conventionnels ou non, ne manquent désormais plus l’occasion d’en débattre plus que de raison. Bien fréquentes sont les discussions qui focalisent leur attention sur les interprétations politiques, morales ou sociales que l’on peut donner au discours d’un film, et bien rares deviennent du coup ces moments où on s’autorise encore à parler d’autre chose ; notamment de cinéma… En soi, l’analyse politique et morale d’une œuvre ne me dérange pas. Au contraire même, je la trouve indispensable. Plus les analyses sur une œuvre se multiplient et plus notre approche de l’œuvre peut s’enrichir de points de vue différents. Moi le premier, il m’arrive de participer sur ce blog à à cet élan analytique ; je serais donc bien incohérent avec moi-même que de chercher à le condamner… Et pourtant, ce déluge de débats sur ces questions sociales me dérange. Et ça me dérange justement parce que, à force d’orienter le débat sur ces questions, les médias finissent par impacter directement la production de nouveaux films. Consciente qu’aborder une question sociétale lui vaudra désormais une couverture médiatique fournie, l’industrie cinématographique ne manque pas de nous fournir son lot d’œuvres qui mettent désormais davantage l’accent sur le sujet plutôt que sur le spectacle ou la forme. Combien de films récents ne semblent se justifier que par le fait qu’ils abordent une question sociétale d’actualité ? The Danish Girl, La Vie d’Adèle, Quand on a 17 ans… voir même le reboot fumeux de S.O.S Fantômes version féminine ! Voilà même que le plus grand débat qui touche la Reine des neiges 2 concerne l’orientation sexuelle d’Elsa. Super… L’information cinématographique ultime… A quand une annonce de Marvel nous signifiant que dans le prochain Captain America, Steve Rogers sera vegan ? Ah ça ! Moi c’est le genre de critères qui me donnent envie d’aller filer tout droit devant un grand écran ! (Oui, c’était de l’ironie…)

 

Et voilà que c’est dans ce contexte là que sort Mademoiselle, le dernier film de Park Chan-Wook… Mademoiselle, c’est un film qui place deux femmes en guise d’héroïnes. C’est un film qui traite de lesbianisme ; d’émancipation sexuelle ; de culture de domination ; voire même d’émancipation tout court… Et pourtant quand j’écoute ou quand je lis les gens parler de ce film là, j’ai l’impression que ces questions en deviendraient presque secondaires… Eh bah pour le coup je trouve ça chouette. Très chouette même… Avec Mademoiselle, Park-Chan-Wook nous rappelle que dans un film, au-delà du sujet traité par ledit film, il y a aussi du cinéma. Mieux : avec Mademoiselle, Park Chan-Wook nous rappelle que dans un film, il y a SURTOUT du cinéma. Oui, Mademoiselle est un excellent film sur la place de la femme ; sur la place du lesbianisme ; sur la culture de l’oppression ; de l’émancipation sexuelle… Mais il est excellent film non pas parce qu’il traite très bien de ces questions. Non. Il est excellent parce qu’il est avant tout un film de cinéma… Ramener l’art à l’art ; l’esprit au sens ; le fond à la forme : c’est là toute la démarche salvatrice de cette supernova cinématographique qui nous vient – une fois de plus – de Corée. Et si le visionnage de ce film m’a conduit à reprendre le chemin du clavier, c’est bien justement pour chercher à vous convaincre de ça. Oui, pour moi Mademoiselle est un chef d’œuvre salvateur ; un soleil ardant qui embrase un horizon morose ; une bouffée d’air revigorante pour des salles de projection à l’atmosphère depuis trop longtemps moribonde. Si vous n’avez pas vu Mademoiselle, sachez donc que je vous invite de ce pas à fermer cette page et à vous confronter à l’œuvre, parce qu’après tout, lire ce qui va suivre ne pourrait que vous gâcher le plaisir de la découverte. Pour les autres – et surtout pour ceux qui ne seraient pas convaincus des qualités de ce film – cet article va chercher à vous offrir des angles de vue ; à vous ouvrir des pistes de compréhension ou de réflexion. Ces quelques lignes finiront-elles par vous convaincre ? Je n’en sais rien. A dire vrai, là n’est pas forcément le but. Comme je le disais plus tôt, j’aime les analyses quand elles enrichissent notre regard. Peut-être continuerez-vous de ne pas aimer ce film, mais au moins comprendrez-vous alors pourquoi vous ne l’aimez pas… et pourquoi d’autres, comme moi par exemple, l’aiment tant…

 

 

Au départ, il y eut le malaise…

 

Ceux qui me connaissent le savent, j’accorde beaucoup d’importance aux conditions de visionnage d’un film. Venir le plus neutre possible face à l’œuvre, pour moi, c’est le meilleur moyen de ne pas parasiter ma perception de celle-ci par des préconceptions ou des attentes infondées... Ainsi suis-je venu « vierge » d’informations face à ce Mademoiselle. Je savais juste que c’était un film de Park Chan-Wook. J’en conviens : savoir ça, c’est déjà en savoir trop. C’est connaître les affinités de l’homme ; c’est se conditionner à certains codes aussi… Et, je dois bien l’avouer, les premières minutes m’intriguèrent. Elles me firent même craindre le pire aussi. Certes, d’un côté je me délectais une fois de plus de la remarquable propreté de la mise en scène du maître coréen, mais de l’autre je me questionnais parfois sur la réalité de sa démarche. Mais à quoi donc nous invitait Park Chan-Wook au travers de sa première partie ? Une histoire de jeunes filles exploitées dès le plus jeune âge pour satisfaire les besoins de ces vilains messieurs ? …Et puis juste derrière, tisser autour de cette situation initiale un drôle de vaudeville romantique à base de triangle amoureux ; de secrets inavoués et de scènes érotico-chics ? Alors certes, tout cela était très joli – plastiquement irréprochable et remarquablement mis en scène – mais tout cela était-il au fond si fameux ? Le pire, c’est que je ne m’en plaignais pas. Loin de là. La mécanique avait beau être connue, elle coulissait malgré tout  avec maitrise, avec rythme, avec aisance (…comme quoi une bonne réa, qu’est-ce que ça fait la différence !), si bien qu’arrivé au moment de déposer la pauvre comtesse à l’hôpital psychiatrique, je ne me souvenais même plus qu’on était dans un film à parties. Non, définitivement, j’étais pris dedans. Il faut dire, quand on me montre deux jolies minettes comme celles-ci en train de s’amouracher, le tout au travers du regard lubrique mais finalement délicat et mesuré du grand Park Chan-Wook, moi ça m’aide forcément (…comme quoi une bonne réa, qu’est-ce que ça fait… Mmmmh… la différence. N’est-ce pas Abdel Kechiche ?) Et là ; alors que j’étais pris par cette histoire de trahison et d’internement ; alors que les mécaniques d’intrigue marchaient sans souci sur moi – patatra ! – voilà que le film nous sort un twist sorti tout droit de derrière les fagots ! Et là, je dois l’avouer, je ne m’y attendais pas. Mais alors pas du tout… Tout comme l’arrivée d’une seconde partie. Et paradoxalement, c’est de là qu’a commencé à naître le malaise…

 

Oui, je l’avoue, à un moment du film, je n’ai pas trop été à l’aise. Je n’ai pas trop été à l’aise parce que, progressivement, voilà que Park Chan-Wook entendait donner une autre teinte à son film. C’est la deuxième partie. On remonte dans le passé. Mais d’où sort donc cette trahison totalement inattendue de Hideko en faveur du Comte et en défaveur de Sook-Hee ? Flash-back… Explications… Mais aussi et surtout : changement de ton. Et là pour le coup, je trouve que l’ami Park a encore été sacrément malin, parce que l’air de rien, il parvient à opérer la bascule sans que je m’en aperçoive vraiment sur le coup, à tel point qu’à un moment, je me suis retrouvé face à une scène marquante du film où je me suis dit : « Mais qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce que je suis en train de regarder ? » Cette scène, vous l’avez certainement tous en tête. C’est cette scène où on redécouvre Hideko adulte ; devenue lectrice de textes pornographiques pour une toute une série de petits bourgeois endimanchés. On écoute ; on se délecte en silence ; puis on observe la jeune fille se faire empaler – sexuellement parlant – sur un mannequin suspendu en l’air afin que chacun puisse bien se rincer l’œil. Là, clairement, j’ai senti un malaise. J’ai senti un malaise parce que la mise en scène de Park était pétrie d’équivoque. Une réalité semblait se dessiner : le réalisateur prenait son pied. Il se délectait de cette forme de sadisme et d’exploitation sexuelle de son personnage. Et c’était d’autant plus malaisant que Park pouvait le faire sans vraiment trop rien risquer puisque, étant dans une logique où l’intrigue condamnait moralement ce que l’on voyait à l’écran, il pouvait se laisser aller en se cachant bien derrière ce paravent moral et le raffinement de sa mise en scène bon teint. Et ce qui m’a vraiment mis mal à l’aise là-dedans, c’est que j’avais l’impression que j’étais invité à ça…

 

L’inconfort. Pour moi, face à cette scène, l’inconfort était vraiment réel. L’innocence et la convenance de la première partie m’avait fait me laisser prendre dans cette bluette érotique de bon aloi. En plus de ça, l’ami Park avait su saupoudrer le tout d’un zest d’interdit social ; de tabou grisant ; suffisamment de quoi épicer un peu l’ensemble. Du lesbianisme. Un érotisme crescendo qui prend de plus en plus de place dans le visuel. Il faut le dire : j’ai aimé cette petite transgression. Et voilà que je me retrouvais en train d’observer une actrice en train de chevaucher un mannequin, avec Park Chan-Wook qui semblait me susurrer à l’oreille : « ne fais pas semblant. Je suis sûr que ça t’excite un peu ce que je te montre. La domination. La soumission… Ne nous mentons pas. Tu savais ce que tu venais voir. Tu savais que j’allais être borderline. C’est ça qui t’a attiré… Tu peux jouir silencieusement. Personne ne le verra. Et de toute façon, tu pourras te dédouaner derrière ! » Et voilà que d’un seul coup j’ai compris ce qu’il se passait. Ces bourgeois tous assis devant leur spectacle malsain, se rassurant de la légitimité de leur présence ici juste parce que ce spectacle se déroulait dans le cadre d’une culture bon chic bon genre… Ces bourgeois : c’était nous. Park Chan-Wook nous tendait un miroir. Finalement, quelle différence y avait-il entre eux et nous ? Entre eux et moi ? Après tout, le film ne m’avait pas choqué durant toute la première partie – je le trouvais même niais et mignon – alors que depuis le départ j’assistais à des rapports de force ; des rapports de domination, notamment sexuels. Certes, j’avais identifié la situation, mais j’avais accepté le cadre. Codes narratifs de la fable ; situation ancienne renvoyant à d’autres mœurs ; j’ai fini par perdre de vue la nature du propos… J’ai accepté que Sook-Hee exploite sexuellement Hideko en jouant sur ce que nous croyions tous être alors de la naïveté. J’ai trouvé ça beau. J’ai trouvé ça excitant… Alors qu’en fait, depuis le départ, je n’étais qu’un bourgeois lubrique qui était en train de regarder un réalisateur payer deux femmes pour que celles-ci simulent un rapport sexuel à l’écran… et cela justement pour que je m’en excite dans le silence pudique d’une salle de cinéma. Malaise donc… Malaise oui ;  mais libération ensuite…

 

 

Puis vint la révolution…

 

C’est fou comment la nature d’un propos ne tient à rien en fin de compte… Et s’il y a bien quelque-chose que j’ai retenu de cette seconde partie, c’est bien cela. Avec sa scène de bourgeois se délectant d’un empalement sexuel sur mannequin, Park Chan-wook a été à deux doigts de me perdre… Parce qu’il a ce qu’on prétend raconter, et ce qu’on raconte vraiment. Plus encore, il y a ce qui est montré, mais il y a aussi et surtout la manière de le montrer. C’est la forme qui fixe le fond ; c’est la forme qui fixe le propos ; et cela parfois même bien plus que ce qui peut être textuellement dit. Il est facile de dire avec le recul que cette fameuse scène de récitation pornographique rentre dans une logique de dénonciation et de condamnation, il n’empêche que le point de vue adopté ici par l’auteur est des plus ambigus. Celui-ci ne nous place pas uniquement du côté d’Hideko. S’il y a certes ces plans où on nous présente ces bourgeois tels que les perçoit la pauvre jeune-femme, c’est-à-dire comme des statues déshumanisées la scrutant d’un regard fauve, il y a aussi ces fois où Park Chan-Wook nous met du côté de ces spectateurs lubriques, positionnant ses caméras face à Hideko, comme si nous étions nous-mêmes sur les gradins parmi les voyeurs. Rien d’ailleurs, à par nos propres présupposés sur ce genre de situation, ne vient marquer ou appuyer l’atmosphère de cette scène en direction d’un sentiment d’oppression ressenti par Hideko. Ni dans l’accompagnement musical (qui est ici absent) ni dans les plans de détails, jamais la réalisation n’insiste ou ne suggère le mal-être de la jeune-femme. Au contraire, rien dans les choix de réalisation ne vient empêcher la transmission et la diffusion du caractère érotique de la récitation. L’excitation du spectateur est rendue possible. Elle est du moins tolérée par la réalisation. Celle-ci ne manque d’ailleurs pas d’insister au final sur le pouvoir de cette récitation sur son public, chacun peinant de plus en plus à masquer son échaudement. C’est en cela que je trouve cette scène ambigüe et contradictoire avec la démarche initiale qui consistait à nous placer systématiquement du côté des opprimés. Par cette scène, Park Chan-wook a l’air de se délecter de la place de l’oppresseur, nourrissant ainsi le paradoxe de celui qui condamne une culture tout en l’entretenant en même temps ; un peu comme un homme qui prônerait la libération de la femme tout en refusant de partager les tâches ménagères avec sa conjointe. Mais c’est justement toute la force de ce Mademoiselle que de savoir multiplier les parties comme les points de vue. Au fond, adopter la posture de l’oppresseur – ou pour être plus juste de celui qui se satisfait de la culture de l’oppression – on n’en comprend que davantage la réalité que représente un effort d’émancipation…

 

Parce que oui, elle est séduisante au fond cette culture de l’oppression. Nous planter l’intrigue de ce film en pleine colonisation japonaise de la Corée, mettant face à face les deux modèles et les deux cultures, prend d’ailleurs ici tout son sens. Entre le village de paysans coréens bien modeste présenté au début de film, et le luxe rutilant affiché par le dominant allogène, on peut comprendre qu’on accepte de se laisser séduire. Il est d’ailleurs très intéressant de constater qu’au fond, dans ce film, les oppresseurs ne sont pas des Japonais. Tous sont Coréens. Ils se sont laissés séduire par cette opportunité qui s’est présentée à eux. A quoi bon lutter contre le système oppressif si une porte s’ouvre à eux afin qu’ils soient du bon côté de la barrière ? Le personnage de l’Oncle est de ceux là. Tout un symbole, son passage dans le camp de l’oppression se fait par l’adhésion à la culture de l’oppresseur. Il a changé son nom. Il a changé de langue. Il a adopté le mode de vie de l’occupant, lui-même adoptant le mode de vie d’une autre culture colonisatrice et dominante (que son manoir soit un mélange singulier d’art britannique et japonais n’est pas anodin selon moi). L’oppression EST une culture, et elle se matérialise dans tout. Or, celle-ci est d’autant plus perverse que c’est une culture renvoyant systématiquement au pouvoir, à la richesse, au confort. C’est donc une culture extrêmement séduisante. Pas étonnant que même nous, spectateurs, nous puissions encore être séduits par cette culture raffinée de la domination. Pas étonnant non plus que le Comte veuille embrayer le pas à l’Oncle. Pour preuve, il en adopte la culture. Lui aussi parle et s’habille tel un Japonais occidentalisé. Il a intégré le système oppressif. Il est prêt d’ailleurs à l’appliquer pour lui et au détriment d’autres, notamment la pauvre et innocente Hideko. D’ailleurs, au fond, ni Sook-Hee, ni Hideko ; ne semblent au départ avoir une démarche sensiblement si différente que cela. Sook-Hee affirme rapidement son désir de profiter au mieux du complot mis en place. Hideko, quant-à-elle, est prête elle aussi à se jouer de cette même Sook-Hee si cela lui permet d’acquérir une position plus confortable. Au fond, durant toute la première moitié du film, chacun œuvre certes à sa propre émancipation sociale au sein de ce système oppressif, mais jamais personne ne semble pour autant remettre en question le système lui-même ; comme si, après tout, la vie était ainsi faite… Et c’est là que, pour moi, la scène de récitation devient vraiment la scène clef de ce film. Elle est un pivot. Elle nous montre qu’au fond, il y a cette idée d’inéluctabilité dans la domination. Le dominant parait trop fort, trop riche, trop élégant et trop subtil pour remettre en cause cet ordre qui en deviendrait presque naturel. Et même nous, spectateurs, pourrions nous satisfaire d’être les observateurs curieux de cette étrange fatalité. En cela, l’élégance plastique de film, sa métrique parfaite, concorde avec cette idée. Le contexte de l’histoire est au fond atroce (des gens qui veulent s’élever en en opprimant d’autre), mais on finit parfois par le perdre de vue face à un microcosme visuel au fond si captivant, élégant et – osons le dire – si séduisant… Et c’est justement à partir de là que le propos et la démarche du film s’amorcent vraiment. Une belle histoire d’émancipation ne peut se passer dans le cadre d’un système oppressif. Une belle histoire d’émancipation, quelle qu’elle soit, ne peut que passer par une révolution culturelle profonde. Et là, encore une fois, la forme va tout dire de ce qu’entend véritablement nous exprimer Park.

 

Parce que oui, au final, c’est bien à une révolution à laquelle nous assistons dans cette seconde partie. Et le simple fait qu’elle soit « belle » en dit long ; très long. Là encore, la forme trahit souvent le fond. Combien de fois l’ordre bourgeois est-il magnifié visuellement quand la révolte prend les traits d’un chaos sinistre dans les cadres, le montage et la photographie ? Là, au contraire, il n’en est rien. Quand Hideko accepte progressivement de se laisser séduire par l’innocence de Sook-Hee ; quand elle cesse de voir dans la simplicité de sa servante une faiblesse mais plutôt une fraicheur, alors la jeune maîtresse accepte de se laisser prendre dans le tourbillon ; un tourbillon qui s’inscrit très rapidement dans la forme du film. La deuxième moitié de la deuxième partie ne perd pas de sa rigueur de cadre, mais elle gagne en dynamisme dans le montage et dans le mouvement. Parfois un même mouvement se relaie de plan en plan, résistant aux transitions, porté la plupart du temps par une musique de plus en plus enlevée. Cette logique atteint d’ailleurs son paroxysme quand est enfin posé l’acte révolutionnaire. L’acte révolutionnaire, c’est l’attaque portée à la culture même de la domination. Les textes, les illustrations, les auteurs : autant de vecteurs de cette culture de domination de l’un sur l’autre ; de l’homme sur la femme ; du plaisir par la soumission et non du plaisir par le partage. Loin d’être terne, cette scène de destruction est portée par une musique flamboyante ; par les remous de l’eau de ce bassin dans lequel les pages sont lavés de ces textes trahissant l’ordre ancien ; par les coulées de peinture rouge sang jetées ça et là à la façon d’un artiste qui enduit sa toile. Ici l’acte révolutionnaire – le renversement de l’ordre établi – n’est pas qu’un simple acte de destruction. C’est acte créatif. C’est un acte vivant et coordonné. C’est un acte d’épanouissement et de libération. Par la seule forme, Park traduit finalement toute cette force nouvelle qui habite ses deux révoltées. Certes, elles vont quitter les dorures, le confort, le cadre, mais elles gagnent dans le mouvement, dans le souffle, ou bien encore dans cette folle course au milieu de la nature qui relève presque autant de l’allégorie que de la fuite véritable. Et ce qui est merveilleux dans cette révolution, c’est qu’elle ne survient qu’en milieu de film ; dans la deuxième partie. C’est-à-dire que Park n’en a pas fini avec sa démonstration. Et pour le coup, comme j’avais su oublier qu’il y avait une partition de l’intrigue à la fin de l’avènement de la deuxième partie, l’arrivée de la troisième partie eut le même effet. Mais qu’est-ce que Park pouvait bien dire de plus que ce qu’il avait déjà signifier ? Libérer ces deux femmes n’était-il pas un acte suffisant. A croire que non. Car au-delà de la libération de ses deux héroïnes, Park entend aussi assumer par ce film sa propre libération ; la libération de son cinéma…

 

 

…et au final, la jouissance pure de la liberté.

 

2h40… Trois parties… Mais pourquoi autant ? Surtout que le cinéaste s’est amusé à des petits jeux de révélations via un système de flash-backs que certains pourraient trouver assez scabreux dans le cadre d’une fable aux accents classiques. Eh bien justement, si Park poursuit son film au-delà de la libération de ses deux héroïnes, c’est parce qu’il entend bien nous convaincre de la pertinence de ses choix, et cela jusqu’à la dernière minute. Parce qu’après tout, il est vrai que le film pourrait être contestable sur bien des points. Je viens tout juste d’évoquer la non-linéarité du récit qui, encore aujourd’hui, en fait tiquer quelques-uns ; je me suis aussi longuement étendu sur l’ambigüité formelle de la scène de récitation pornographique donnée par Hideko à son petit groupe de bourgeois ; mais je pourrais aussi aborder une autre grande source de débats que pourraient être les scènes de sexe explicites que contient le film. Si j’avais moi-même à me chercher des réserves à l’égard de ce film, ce serait d’ailleurs sûrement sur ce dernier point que je m’attarderais. Je disais au début de cet article que j’avais trouvé que le regard porté sur la première scène d’ébats entre Hideko et Sook-Hee était certes lubrique mais au fond bien plutôt délicat et mesuré… et je maintiens. Je trouve qu’en termes de rythme et de suggestion, et surtout dans sa manière de se poser comme une croisée des chemins entre les itinéraires de ces deux femmes, la scène fonctionne comme il faut. Par contre, pour ce qui est de la seconde scène et surtout de la scène finale, on sombre clairement dans une certaine forme de gratuité et de surenchère qui n’ont pas forcément d’autres justificatifs que celui de faire plaisir à tous ceux qui ça excite de voir deux jolies nanas s’amouracher lubriquement. Et pourtant, malgré mes réserves à l’égard de ces scènes là (surtout de la dernière), je ne peux m’empêcher de me satisfaire de leur présence. Pourquoi ? Parce que tout simplement Park Chan-Wook le revendique clairement : ce qu’il a fait, il l’a fait pour son plaisir personnel aussi trivial soit-il… Oui. Au fond, à bien regarder la conclusion de ce film, Mademoiselle ne serait que le banal assouvissement d’un petit gars qui aime les histoires cochonnes. C’est en tout cas comme ça que l’Oncle, lui qui a été l’orchestrateur de toute cette intrigue, se décrit lui-même. Il ne prétend pas être subtil. Il ne prétend pas, à l’image d’un Kechiche, se faire le porteur d’une image vraie et sincère du temps actuel, de l’adolescence ou bien encore du lesbianisme. Non, l’Oncle veut juste bander pour son propre plaisir et – comme il le dit lui-même au Comte lors de leur face-à-face final, c’est dans le choix des détails racontés que tout l’érotisme se créé. Ainsi Park ne travaillerait sa forme que pour forger encore davantage son plaisir. Il n’y a aucune moralité là-dedans et, encore une fois, comme les petits bourgeois des soirées de l’Oncle, nous ne serions pas dupes sur la nature du spectacle proposé. S’il y a des mannequins, de la domination – jusqu’à des pieuvres ! – c’est tout simplement parce qu’il aime bien ça le Park Chan-Wook !

 

Certainement qu’il trouve une réelle forme d’excitation dans le sadisme, le crade, le malsain… Encore une fois il n’y a aucune morale là-dedans si ce n’est la quête et l’exploration du plaisir à travers l’expérimentation du coquin, la collection d’œuvre de tout le pays, et – éventuellement – le marchandage de cette expérience accumulée dans le vice afin de pouvoir en vivre et s’en délecter… A se demander même d’ailleurs pourquoi le film de Park Chan-Wook nous présente une histoire où cet Oncle là finisse si lamentablement tandis que ses deux nymphettes émancipées s’en sortent si bien. Quelle raison à cela si la base du projet repose essentiellement sur la volonté d’assouvir un plaisir totalement déculpabilisé ? Eh bien justement – et c’est ce que cette dernière partie semble nous dire – si au final Mademoiselle valorise à ce point ses personnages libérés des systèmes oppressifs, c’est peut-être tout simplement parce que, dans ce cadre-là, le plaisir ressenti est encore plus fort… A mon sens, ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, après deux parties respectivement focalisées sur Sook-Hee puis sur Hideko, la troisième partie du film semble davantage se concentrer sur le destin du personnage du Comte. Le Comte, c’est celui qui, au début de la troisième partie, a la possibilité de s’émanciper à son tour. Jusqu’à présent, il n’avait jamais considéré Hideko autrement que comme un outil pour satisfaire ses ambitions. Malgré tout, et malgré sa quête pour devenir l’Oncle à la place de l’Oncle – un dominant donc – il avait néanmoins fait preuve d’honnêteté à l’égard de sa complice de haut-rang. Jamais celle-ci ne fut dupée sur la nature de leur collaboration. Même la nuit de noces, perçue initialement comme un viol conjugal caractérisé, s’est finalement révélée être une magistrale manigance pour duper Sook-Hee. Le Comte n’a donc pas forcé la jeune-femme, et ce détail me semble loin d’être anodin. Parce que oui, après tout, compte-tenu des valeurs affichées et revendiquées par le bonhomme, il aurait très bien pu profiter de la situation. Pourtant, il n’en a rien fait. Lui le dominant, a préféré resté passif et spectateur durant sa nuit de noces, laissant les commandes à sa femme. Et c’est vrai qu’en revoyant la scène de leur côté de la cloison, on peut comprendre pourquoi. Voir Hideko se satisfaire toute seule dans sa couche fut sûrement un aphrodisiaque bien supérieur à celui d’un sexe obtenu dans la soumission. De là, la question de la domination peut être remise en cause pour le Comte. A quoi bon vouloir l’entretenir si celle-ci se révèle au final moins profitable qu’une vraie relation égalitaire ? Seulement voilà, abandonner la culture de la domination impliquerait d’aider Sook-Hee, ce qu’il ne fait pas quand Hideko lui propose. Par ce simple choix, il démontre qu’il reste en fin de compte fidèle au camp et à la logique des oppresseurs. Il le confirmera d’ailleurs quand, par la suite, il se résignera finalement à vouloir prendre Hideko de force. Ainsi cela lui vaudra-t-il au final une place aux côtés de l’Oncle – l’autre borgne dans cette quête ultime du plaisir – tandis que Hideko, elle rejoindra Sook-Hee dans cette apothéose finale de jouissance ultime et partagée…

 

 

Et au fond, cette histoire résume très bien toute la démarche qu’est ce Mademoiselle. Park Chan-Wook n’a pas oscillé d’un type de récit érotique vers un autre par morale. Il l’a fait juste fait par plaisir. Oui, il y a un plaisir au sadisme, semble nous dire Park. Il y a un plaisir dans la domination, la soumission, le voyeurisme malsain… Il y a un plaisir à solliciter des pieuvres, que ce soit dans Old Boy ou bien dans ce film là. Ce plaisir existe ; il l’assume et il le met en scène. Mais il y a aussi un autre plaisir ; un plaisir au fond plus excitant ; c’est celui du plaisir libéré. Et si Park nous le présente, encore une fois ce n’est pas par morale ou convention, mais bien tout simplement parce que ça l’excite. D’ailleurs, tout ce film, dans son fond, ne semble se résumer qu’à ça. Mademoiselle, c’est un film qui prend plaisir à respecter les codes, les rigidités et les contraintes en vigueur, pour mieux les détourner et les manipuler ensuite à sa guise, pour son seul et unique plaisir. Enfin… « Seul et unique »… Justement non. Puisque le plaisir ultime se trouve dans le plaisir partagé, alors Park ne prendra son pied que s’il le fait partager au spectateur. Et qu’importe les moyens et conventions pour cela. Ainsi, un peu comme une Hideko qui met à profit ses connaissances de la culture grivoise des dominants pour mieux initier sexuellement Sook-Hee aux différentes pratiques stimulantes des échanges charnels, Park utilise les codes de la culture classique pour transcender son récit et ses intentions. Et quand il se risque à emprunter au cinéma occidental l’usage d’un récit à enchâssement, avec plusieurs retours en arrière par rapport au déroulement chronologique des événements, il le fait dans une logique d’exploration du plaisir avec son public. Au fond, ce film, c’est l’expression de la liberté de Park à l’égard de la plupart des codifications permises et acceptées. Il en fait ce qu’il veut, il les recombine et ls retourne si le plaisir lui lui dicte de le faire. En faisant cela, il est un petit peu comme Hideko qui transforme ce collier de boules qui servait autrefois à son maître pour la frapper et la punir en un outil de plaisir sexuel partagé. D’un outil de brimade et de contrainte ; de plaisir de l’un au détriment de l’autre ; il est devenu dans ses mains des boules de geisha pour jouir au détriment de personne. Alors oui, Park s’est fait plaisir dans ce film, peut-être trop sur certaines scènes au regard des conventions. Mais pour le coup, je n’ai pas l’impression que l’auteur coréen ait oublié de partager son plaisir. Sa forme, il l’a choisi pour lui, mais il l’a aussi choisi pour nous. En tout cas, me concernant Monsieur Park, le plaisir a bien été partagé. Amplement…

 

 

Conclusion : le plaisir de la célébration du cinéma…

 

Alors du coup j’espère qu’après cette lecture vous comprendrez mieux pourquoi je parle de chef d’œuvre magistral concernant ce Mademoiselle. Au fond je n’adore pas ce film parce que j’estime qu’il transcende les codes, qu’il magnifie les conventions, qu’il fournit une œuvre complète et cohérente… Non, je considère que Mademoiselle est un chef d’œuvre parce que c’est avant tout l’œuvre d’un cinéaste jouisseur qui a su, justement, jouer des codes pour dire, faire et montrer ce qu’il avait envie de nous montrer. D’ailleurs, je remarque que durant tout cet article, je n’ai pas ressenti le besoin de faire référence au livre dont Park s’est inspiré pour ce film : Fingersmith de Sarah Waters. Pourquoi ? Eh bien certainement parce que je suis persuadé que, quelque soit le contenu et le mérite de l’œuvre originale, je pense que Park Chan-Wook a su s’en émanciper pour faire son film, avec ses désirs et ses codes. Au fond, Park devait s’en moquer de ce que Sarah Waters allait penser du film ; tout comme il s’est peut-être moqué de ce qu’en dirait la critique. Quand Park Chan-wook prend du plaisir, il le prend avec nous, les spectateurs. Et comme dans toute bonne relation, Park pense à son plaisir, au plaisir de l’autre, et de comment utiliser les conventions pour faire se rencontrer ces deux plaisirs là.

 

Eh bah moi, cette démarche, je la trouve super. Je la trouve même fondamentale. Cessons de questionner les œuvres ou nos plaisirs face aux œuvres en fonction de considérations académiques et sociétales. Ces considérations, ce sont celles des autres, et ce ne sont pas forcément les nôtres. Se libérer des oppresseurs, c’est aussi savoir faire fi de la culture des dominants. Moi, ce film, je l’aime pour ce qu’il est. Je l’aime parce que je vois que son auteur s’est fait plaisir. Je l’aime parce que j’ai l’impression qu’il a tout fait pour me partager ce plaisir là. C’est aussi cela la force de ces films qu’on qualifie parfois de « sincère ». Et ça c’est sûr que moi, entre le « cinéma du vrai » qu’on veut nous vendre parfois, et le cinéma sincère qu’on ne peut pas vraiment juger au mètre mais plutôt au cœur, moi j’ai fait mon choix… Donc, rien que pour cela, merci Mademoiselle d’exister… Enfin, quand je dis Mademoiselle, peut-être devrais-je dire Madame

 

 

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Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
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commentaires

Ludo 02/05/2017 05:20

Ce film m'a enthousiasmé autant que vous mais je n'ai pas les mots pour le décrire aussi bien que vous et c'est pour cela que je vous lis, sachez qu'il existe une version longue de cette oeuvre, de quoi nourrir un peu plus nos émotions et faire de nouveau briller nos yeux.
Merci pour votre partage et continuez de nous découvrir des merveilles.

L'homme-grenouille 04/05/2017 17:12

Salut Ludo !

Eh bien justement, en parlant de version longue, je viens de me la procurer en Blu-ray, donc miam-miam !

Merci pour ton commentaire et de tes encouragements. Mais pour être honnête, mes articles dépendent beaucoup de ce que je découvre, et ce que je découvre dépend beaucoup de ce que les distributeurs mettent dans les salles. Or, en ce moment, il y a pas mal de potentielles belles choses qui, malheureusement, ne sont pas distribuées en France, tandis que ce que je vais voir au cinéma ne me réjouit que bien peu.

Mais bon, l'année est bien loin d'être finie. Donc croisons les doigts.

Merci encore et à bientôt sur ce blog !

kis 04/12/2016 17:39

Un film prétentieux qui tourne interminablement en rond autour d'un scénario ultra-téléphoné.
Tout comme votre critique, en fait.

L'homme-grenouille 02/01/2017 18:14

Pas de souci !
Tout n'est qu'une question de point de vue après tout !
A bientôt sur ce blog ! ;-)

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