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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 20:59

Ça y est ! Enfin ! La semaine dernière j’ai vu le dernier épisode de la dernière saison de The Leftovers ! Et oui, pour moi, ce fut un sacré événement. Alors que des millions de personnes ont passé (et passent encore) leurs journées à trépigner d’impatience en comptant les jours qui les séparent de la diffusion du prochain épisode de Game of Thrones (Courage à eux ! On est début juillet 2017 ! La saison 7 is coming !), moi, pendant tout ce temps-là, je m’en cognais royalement le coquillard des futures aventures de Jon « même-pas-mort » Snow et de sa princesse Khalessi. Moi, ce pour quoi je trépignais, c’était donc pour The Leftovers. Or, ce trépignement, il a donc pris fin il y a peu… Et quel soulagement franchement ! Quel soulagement d’avoir découvert que, pour son final, cette série a su être à la hauteur de tout ce qu’elle avait su mettre en place ! Tout l’équilibre de l’ensemble en dépendait tellement ! Toute la cohérence aussi… Les inconnues étaient encore si nombreuses, et les questions multiples… Ce dernier épisode allait-il nous donner des réponses ? Toutes les réponses ? Celles-ci sauraient-elles être à la hauteur du mystère que cette série avait su entretenir ? …Ou bien au contraire est-ce que cette série allait-elle maintenir le doute en place, ou bien carrément fuir ses responsabilités en refusant de donner la moindre explication ? De ce dernier épisode dépendait donc beaucoup de choses me concernant. A dire vrai, pour moi, ce dernier épisode était celui qui devait sceller définitivement mon approche de cette série. C’était lui qui allait décider si The Leftovers rentrerait ou pas dans le panthéon de mes séries préférées. Or, depuis la semaine dernière donc, mon attente est à présent satisfaite. J’ai désormais ma réponse concernant ce The Leftovers. Et la réponse est « oui » ; The Leftovers fait désormais clairement partie de mes séries préférées…

 

The Leftovers est-elle pour autant devenue, depuis la semaine dernière, MA série préférée ? Je ne sais pas encore. En tout cas une chose est sûre : elle trône désormais fièrement – et sûrement pour un bon bout de temps – sur l’une des trois marches du podium. En attendant d’y voir plus clair, au moins pourrais-je vous affirmer que, me concernant, The Leftovers est parvenue la semaine dernière à réussir son presque insurmontable pari : réussir sa fin. Car oui, toutes les séries ne sont pas égales face à leur conclusion. L’exercice est plus ou moins délicat selon le rôle qu’entend jouer la conclusion par rapport à l’intrigue. Car si l’intérêt de l’intrigue repose essentiellement – comme c’est le cas dans The Leftovers – sur le pouvoir de fascination qu’exerce sur nous un mystère savamment entretenu, alors la question du « comment conclure » peut devenir un véritable casse-tête. Faut-il apporter une réponse au mystère au risque de décevoir ? Faut-il maintenir le mystère en place au risque de frustrer ? Ce choix est d’autant plus délicat que, dans ces cas précis, de la réussite ou non de la conclusion va dépendre la réussite de la série toute entière. L’Histoire retiendra d’ailleurs que la série qui aura su le mieux accrocher ses spectateurs autour de son intrigue mystérieuse sera aussi celle qui décevra le plus par sa conclusion. Cette série, c’était Lost… Et l’auteur de cette série – Damon Lindelof – se révèle être également l’auteur de The Leftovers. En réussissant donc avec The Leftovers ce qu’il avait raté sept ans plus tôt avec Lost, Damon Lindelof prend donc là une belle revanche « sur l’H/histoire ». Lui qui avait abandonné Twitter en 2010 pour fuir les remarques acerbes qu’on lui adressait au sujet de cette conclusion que beaucoup avaient jugé ratée, voilà désormais qu’il reçoit aujourd’hui, en juin 2017, une pluie d’éloges concernant cette conclusion que tous s’accordent à considérer comme réussie… Etonnant comme le sort d’une série toute entière peut se jouer sur un instant si court. Seulement c’en est presque un fait incontestable. Moi-même j’en conviens : si la conclusion de The Leftovers n’avait pas été à la hauteur de l’événement, peut-être qu’aujourd’hui je ne serais pas en train de rédiger cet article pour vous en chanter les louanges…

 

D’ailleurs, chers lecteurs/trices, vous devez certainement vous demander ce que je vais bien pouvoir vous raconter dans cet article. Pour ceux qui lisent un peu sur le Net, vous aurez certainement constatés comme moi que tout a déjà été plus ou moins dit sur The Leftovers, qu’il s’agisse de la démarche globale de la série (voir ce bon article sur un blog « Séries TV » du Monde), de sa conclusion (voir cet autre article publié sur Slate), ou bien encore des raisons qui font que nous adhérons à ce point à cette série (encore sur Slate)… A dire vrai, j’avoue me reconnaître déjà pleinement dans ces articles-là, si bien qu’un temps, je pensais même devoir abandonner la rédaction du mien… Et puis j’ai discuté de la chose avec mon entourage (…car comme le dit si bien l’un des articles de Slate, The Leftovers est tellement une expérience intimiste qu’on a envie d’en parler avec tout le monde !), et c’est en discutant avec cet entourage-là que je me suis rendu qu’il y avait peut-être un angle d’approche qui n’avait pas encore été véritablement abordé par rapport à cette série. Car jusqu’à présent, on a surtout lu des articles élogieux de la part d’individus qui étaient emportés par l’expérience. Mais qu’a-t-il été dit sur le fait qu’une partie non-négligeable de gens – pourtant parfois hautement sensibles aux arts sériels – soient restés de marbre face à l’œuvre de Damon Lindelof ? …Parce que oui, parmi les membres de cet entourage dont j’étais en train de vous parler, certains me disaient justement qu’ils avaient essayé The Leftovers, parfois plusieurs fois, mais qu’ils avaient fini par caler au bout de quelques épisodes, parfois même le premier. Il y avait eu adoration de Game of Thrones pour l’un d’eux… Il y avait eu vénération pour Breaking Bad pour l’autre. Mais aucun ne s’est donc retrouvé dans The Leftovers. Encéphalogramme plat. Zéro émotion. Zéro intérêt… Le pire, c’est que pour certains d’entre eux, ce fut là la source d’une véritable source de frustration. Pourquoi les autres étaient-ils touchés et pas eux ? Eux aussi voulaient être touchés !  Mais est-ce seulement possible ?

 

The Leftovers est-elle une série qui dispose d’un pouvoir universel pour toucher tout le monde ? A peine la question est-elle posée que déjà la réponse nous apparait comme évidente. Bien sûr que non. The Leftovers ne peut pas toucher tout le monde. Quelle œuvre serait capable de le faire ? Déjà par le passé, le mystère de Lost n’avait pas happé toute la population sérivore (c’était notamment mon cas). De même qu’aujourd’hui, Game of Thrones – bien que phénomène massif – laisse pas mal de gens sur la touche. Et que dire du phénomène Breaking Bad, pourtant considéré comme l’un des plus grands chefs d’œuvre du monde sériel de ces dix dernières années ? Adulé par certains, source de gênes voire d’incrédulité pour les autres… A dire vrai, pour moi, elle se trouve là la vraie question à se poser au lendemain de la conclusion de The Leftovers. Il ne s’agit pas de se demander pourquoi une série est bien, mais plutôt pour QUI une série est bien ? Qu’est-ce que notre passion pour The Leftovers révèle de nous-mêmes ? Et qu’est-ce que l’absence de passion à l’égard de cette série révèle aussi ? Qu’est-ce que les séries disent de nous ? Pour le coup, je pense qu’on dispose sur ces dernières années de suffisamment d’œuvres de qualité, déjà conclues ou non, pour qu’on puisse se poser la question de manière assez poussée. Par exemple, j’apprécie plutôt bien Game of Thrones, et j’ai adoré Breaking Bad. Pourtant, aujourd’hui je reconnais que The Leftovers est la série qui m’a bien plus bouleversé parmi ces trois là. C’est mon ressenti. Ce n’est pas celui d’une bonne partie de mes proches. Donc en quoi, « au final », The Leftovers n’est pas Game of Thrones ? En quoi n’est-il pas Breaking Bad non plus ? Mieux encore : pourquoi pourrait-on presque dire, après sa révélation finale, que The Leftovers serait presque une sorte d’anti Game of Thrones, voire d’anti Breaking Bad ?

 

Vous n’avez ni vu The Leftovers, ni Game of Thrones, ni Breaking Bad ?

Je crains que la barrière du spoil ne vous autorise qu’à lire la première partie ci-dessous !

 

 

 

 

Memento Mori…

 

Pour commencer, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. On peut aimer The Leftovers ET Game of Thrones, tout comme on peut aimer The Leftovers ET Breaking Bad, voire même les trois en même temps. C’est d’ailleurs (presque) mon cas. Seulement, il m’apparait désormais comme une évidence qu’on ne peut pas aimer ces trois séries là pour les mêmes raisons. Elles ne s’adressent pas à nous de la même manière. Elles ne nous parlent pas de la même façon… Certains me répondraient peut-être alors : « Normal ! Ce sont des séries totalement différentes qui ne parlent pas du tout de la même chose ! » Eh bah justement, sur ce point-là par contre, je ne serai pas d’accord. Je n’ai pas choisi ces trois séries par hasard. Pour moi, justement, elles parlent toutes les trois de la même chose. Le conférencier-gesticulateur Franck Lepage aimait à dire qu’au fond, dans la littérature française classique, il n’y avait une infinité de sujet. En gros, pour lui, trois grands thèmes revenaient tout le temps : la nature, l’amour et la mort. J’avoue que j’ai du mal à lui donner tort. Pour les séries, on serait peut-être dans une autre approche. Puisque la plupart des séries s’articulent généralement autour d’une intrigue, donc d’une pseudo-révélation à découvrir, je dirais – pour faire mon Franck Lepage – qu’en plus de la nature, l’amour et la mort, les intrigues de séries tourneraient autour de révélations portées sur la connaissance de soi (en tant qu’individu), la connaissance du nous (en tant que société ou espèce), la connaissance de l’ici et du là-bas (en tant qu’espace de vie, ou espace tout court). Chaque série, à sa façon, explore l’une ou plusieurs de ces six grosses thématiques. Or, pour moi, The Leftovers, Game of Thrones et Breaking Bad ont clairement choisi de nous parler de la même chose. Il est question de la mort, et de notre rapport collectif et individuel par rapport à la mort.

 

Rien à foutre de la nature, de l’amour, de la connaissance de l’univers… Ces trois séries ont toutes décidées de nous parler de notre rapport à la mort et comment, individuellement et collectivement, nous cherchons à nous prémunir d’elle. La chose apparaitra peut-être plus évidente pour The Leftovers plutôt que pour les deux autres. Après tout, on suit pendant sept ans la façon dont réagissent les gens à la disparition subite et inexpliquée de 2% de la population mondiale. Chaque personnage n’est suivi que selon cet angle : comment réagit-il à la disparition des autres ? Comment réagit-il à sa potentielle disparition à lui ? Et même si on pourra y retrouver des histoires d’amour dans cette série, celles-ci sont toujours traitées de telle manière à nous questionner sur le rapport de ces personnages à la mort. Dans cette série le rapport à l’amour questionne plus le rapport à la mort que l’inverse. Bref, cette série est une vaste exploration de notre rapport au deuil, mais surtout plus largement, de notre rapport à la mort en général. La chose pourrait paraître moins évidente pour Game of Thrones et Breaking Bad, et pourtant il est assez facile de se convaincre qu’encore une fois, c’est le rapport collectif et individuel qu’on entretient avec la mort qui est au cœur de ces deux autres intrigues.

 

Qu’est-ce que Game of Thrones si ce n’est un vaste jeu d’échecs où chacun n’agit que dans un seul et unique but : survivre ? Survivre aux marcheurs blancs. Survivre aux dragons. Survivre aux intrigues politiques. La mort est d’ailleurs l’enjeu phare dans Game of Thrones. N’importe qui peut mourir à n’importe quel moment. Toute la mécanique du spoil autour de cette série ne tourne d’ailleurs qu’autour de la mort, de la survie (ou la résurrection LOLMDRPTDRWTF) des personnages qui composent cette intrigue. Il est même d’ailleurs intéressant de constater, à l’approche de la conclusion de cette série, comment chaque spectateur échafaude la fin qu’il s’imagine selon une logique de « qui va s’unir avec qui pour espérer survivre à la fin ? » En ce qui concerne Breaking Bad, la chose n’est pas forcément bien différente. Au fond cette série ne raconte-t-elle pas simplement l’histoire d’un homme prêt à tout pour survivre à son cancer ? Alors certes, les autres personnages de la série comme Jessie, Skyler, Hank ou Saul ne sont pas dans cette problématique de survie… du moins au début. Mais analysons bien les choses. Dans Breaking Bad, il n’est ni question d’amour, de nature, de connaissance sur l’univers… Non, Breaking Bad ne parle au fond que de gens qui cherchent à vivre et à survivre, d’abord socialement, puis ensuite, une fois qu’ils sont rentrés dans l’engrenage, survivre littéralement. C’est ce qui en fait d’ailleurs une série aussi cynique. Au fond, les personnages ne sont animés par rien d’autre que par leur envie de survivre socialement ou littéralement, simplement guidés qu’ils sont par les passions et ressentiments qui découlent de cette situation…

 

Bref, The Leftovers, Game of Thrones et Breaking Bad nous parlent bien au fond toutes les trois de la même chose : la mort, notre rapport à la mort, et de ce que ce rapport à la mort nous permet d’apprendre sur nous… Et si nous appréhendons ces séries différemment, paradoxalement, ce n’est pas parce qu’elles se déroulent dans des mondes différents, avec des personnages différents, selon des intrigues différentes (enfin si c’est vrai, mais pas que…). Pour moi justement, notre entrée ou non dans ces univers dépend aussi pour beaucoup de la manière par laquelle nous abordons la question de notre rapport à la mort. Parce que oui, il existe différentes façons d’aborder et de questionner la mort. Cela dépend généralement de nous, de qui nous sommes, et de comment nous fonctionnons. A force d’observer qui aimait quoi dans mon entourage, j’ai fini par remarquer qu’une sorte de modèle pouvait se dégager. The Leftovers, Game of Thrones ou Breaking Bad  représentait ces trois facettes différentes de l’approche de la mort. Et c’est justement cela que j’ai envie de démontrer dans cet article. J’ai envie de vous démontrer que ces trois séries pouvaient nous révéler qui parmi nous était davantage passionnel, rationnel ou émotif… Car oui, pour moi c’est bien autour de ces trois axes que tout se joue, chaque série privilégiant toujours un axe par rapport aux deux autres. Passion. Raison. Emotion…

 

 

 

Une histoire de passion, de raison et d’émotion…

 

Avant de m’étendre davantage sur la question, je tiens tout de suite à préciser mon intention en utilisant de tels concepts. Loin de moi l’envie de vous dire qu’on peut diviser l’humanité, à la manière d’un questionnaire de magazine féminin, en trois parts tranchées bien distinctes. Entre passion, raison et émotion, on est tous un peu tout ça en même temps, comme on est bien d’autres choses au-delà de ça… Mais bon, un peu comme un test Myers-Briggs a plus vocation à offrir une grille de lecture plutôt qu’à nous faire rentrer autoritairement dans des cases, je vais me permettre de jouer un peu avec ces mots dans l’espoir de faire dire quelque-chose de The Leftovers. Car oui, comme annoncé dans le titre de cet article, pour moi, The Leftovers est une sorte d’anti Game of Thrones, voire d’anti Breaking Bad. Le cheminement que cette série propose par rapport à ses deux homologues n’est au fond pas de la même nature, et d’ailleurs, à bien y réfléchir, il ne se s’adresse pas vraiment aux mêmes types de spectateurs. Certes, la question est la même, mais la problématique est différente. Et au fond, il suffit de regarder comment la question du rapport à la mort est posée dans chacune de ces séries et – surtout – de comment cette question peut être appréhendée par les personnages, pour percevoir cette différence de paradigme. A bien y réfléchir, on a trois postulats différents, trois manières de réagir différentes, et surtout trois conclusions différentes. Alors je sais qu’au moment où j’écris cet article, la fin de Game of Thrones n’est pas encore connue, mais vous allez voir que ce n’est pas si important que cela en fin de comptes. Parce qu’après tout, une fois qu’on comprend l’état d’esprit global d’une série, on peut se permettre quelques projections qui ne sont pas dénuées de sens…

 

Pour commencer, « trois postulats différents » disais-je… Je vous laisse d’ailleurs juger par vous-même. Comment la thématique de la mort fait-elle son irruption dans chacune de ces séries ? Dans Game of Thrones, elle est la conséquence d’actions et de volontés humaines. Dès l’épisode 1 de la saison 1, le petit Bran est poussé de la tour par Jaime parce que le gamin a vu quelque-chose qu’il n’aurait pas dû voir. Alors certes, il ne s’agit pas d’une mort puisque Bran survivra, mais néanmoins, cette seule scène augure de ce qu’il arrivera par la suite dans toute la série. Chaque mort, qu’il s’agisse de celle de Ned Starck, de son fils Robb, de sa femme Catelyn, du roi Jeffrey, de Jon Snow, de Tywin Lannister, de Stannis, de Mance Rayder… Tous meurent des mains d’un autre. Aucune mort accidentelle (…même la mort du roi Robert est sous-entendue comme un accident qui n’en est pas un). Que des morts intentionnelles. Dans cette série, le destin de l’humain est le produit de l’humain. On meurt à cause des autres. Dans Breaking Bad, il y a une légère subtilité. Certes, on meurt aussi de la faute des autres (Tuco, Salamanca, Gus Fring, Hank… et même Walter d’une certaine manière), mais à bien y regarder, on meurt surtout de la faute de soi. Toutes les personnes que je viens de citer auraient pu ne pas mourir si elles avaient fait d’autres choix de vie ou bien tout simplement si elles ne s’étaient pas entêtées dans leur action. Même le cancer de Walter ne nous est pas présenté comme une mort hasardeuse. On nous fait bien comprendre que c’est à force de respirer des produits chimiques dans son labo de lycée qu’il a fini par contracter cette maladie. Sa maladie est donc liée à ses choix de vie. Et sa mort physique n’est ici finalement qu’une conséquence logique de sa mort sociale ; cette mort survenue lorsque Walter a fait le choix de quitter Grey Matter… Bref, dans Breaking Bad, on nous présente bien la mort comme ayant une cause inhérente aux propres choix des personnages concernés. Oui, dans Breaking Bad, on meurt à cause de soi. Et dans Game of Thrones, on meurt à cause des autres… Ne reste plus qu’à se poser la même question pour The Leftovers… Comment la mort fait-elle son apparition dans cette série ? Elle le fait… comme ça. Arbitrairement. Les gens disparaissent subitement sans raison. Pas de logique. Pas de modèle. Pas de pattern. Il n’y a pas de RAISON à cette disparition. Et c’est là, pour moi, que le rapport à la mort qu’ausculte The Leftovers n’est plus du tout le même par rapport à ses deux autres homologues…

 

Oui, The Leftovers est l’une des rares séries qui OSE nous confronter au caractère irrationnel de la mort. Elle n’a pas de logique, pas d’explication, pas de modèle prédéfini. Il n’y a pas plus inconfortable comme type de mort. C’est d’ailleurs pour cela qu’au fond elle est si peu présente dans le monde sériel. Dans quelle autre série ou fiction la mort frappe-t-elle à ce point au hasard ? Six Feet Under, oui… Les Soprano, parfois… Mais sinon, à part ça ? On voit très peu de morts hasardeuses dans les séries parce que les gens ne viennent pas chercher cela dans une fiction. Je me souviens avoir vu dernièrement une vidéo du Fossoyeur de films au sujet du Monde Perdu de Spielberg qui affirmait justement qu’au cinéma, le spectateur ne tolérait pas un manque de logique qui, pourtant, faisait partie de la réalité. Par cela il en déduisait du coup que les gens n’attendaient pas forcément de la vraisemblance dans les histoires de fiction, mais davantage de la logique, et que ce n’était peut-être pas si étonnant que cela. Au fond, les gens vont peut-être chercher dans la fiction la logique qu’ils ne trouvent pas (toujours) dans la réalité. Face à ce constat, au fond Game of Thrones et Breaking Bad sont très conformistes. Les morts ont un sens. Elles sont le produit d’une logique, d’une volonté, d’une action… Dans The Leftovers, la mort est déconcertante parce qu’aléatoire et illogique. Et c’est justement parce qu’il n’y a pas de logique que les personnages sont tous happés par le désir d’en chercher et d’en trouver une. Et c’est aussi parce que le spectateur sait que ces personnages n’en trouveront pas qu’il est fasciné par la démarche de ces derniers. Pour le coup, cette position inconfortable n’est captivante que pour un seul type d’individus : les individus davantage rationnels.  

 

Il faut aimer donner un sens à toute chose pour vraiment saisir le pouvoir de vortex qu’à The Leftovers. Cet inconfort permanent que vit celui ou celle qui est à la recherche d’explications et de réponses VERIDIQUES sur le monde, voilà bien la caractéristique de l’esprit dominé par la raison. N’est-ce pas d’ailleurs la principale caractéristique des deux héros de cette série : Nora et Kevin ? Nora sait ce qu’elle voit, et elle sait que tous les modèles explicatifs qu’on lui donne sont faux. Elle ne parvient justement pas à retrouver la paix parce qu’elle ne sait pas ce qu’il est réellement advenu de ses enfants, que toute reconstruction sentimentale et familiale de sa part ne pourrait être qu’une forme d’abandon, et que tout apaisement ne serait en fait que le produit d’un mensonge. Ne rejette-t-elle d’ailleurs pas Kevin à la fin parce que, justement, tout leur bonheur ne reposerait que sur un mensonge ? Quant à Kevin de son côté, il ne sait pas ce qu’il voit, il ne sait même pas ce qu’il fait, ce qui l’empêche justement de reprendre pied dans cette vie. Sa capacité à raisonner les difficultés de sa vie sont totalement parasité par sa confusion du réel et de l’imaginaire. Que croire et qui croire dans un monde où un tour de magie peut faire disparaitre des gens du jour au lendemain ? Après tout, peut-être que cet étrange individu qui abat des chiens la nuit détient une part de vérité ? Peut-être que son père, Matt, John et Michael ont raison de le percevoir comme une nouvelle figure christique ? Comment trancher le vrai du faux maintenant que ces deux concepts sont devenus aussi flous et imperceptibles ? Oui, en cela, Kevin et Nora sont deux personnages très rationnels totalement bousculés par de l’irrationnel, là où Game of Thrones et Breaking Bad ne brisent pas cette immanente logique propre à toutes les séries. Game of Thrones ne parle pas (en priorité) à des esprits rationnels. Pas plus que Breaking Bad. A qui d’autres qu’à des esprits passionnels et passionnés peut bien parler Breaking Bad, puisqu’au fond, ce sont bien en se laissant consumer par leurs passions, leurs ressentiments et leurs lâchetés que les personnages succombent ? De même, à qui d’autres qu’à des esprits pétris d’émotions une série comme Game of Thrones peut-elle bien parler ? Après tout, il n’y a aucun mystère sur les raisons de la mort de chacun des personnages. Tous comprennent la logique impitoyable de cet univers. Il y a-t-il quelque-chose à faire contre cela ? Non, rien. Pas de raison à éprouver. Pas de passion à contenir. Juste de l’empathie à ressentir auprès de ces personnages...  Dans Game of Thrones la mort est explicable, logique ET inévitable (à long terme) ; dans Breaking Bad, la mort est explicable, logique MAIS évitable. Alors que dans The Leftovers, la mort est inexplicable, illogique (parce qu’aléatoire) et surtout (au final) inévitable. C’était d’ailleurs en cela que, des trois séries, c’était sûrement la plus difficile à conclure. Sans logique et sans explication, comment faire une conclusion sans se trahir ? Eh bien c’est justement là que The Leftovers a quelque-chose de très beau. Plus beau d’ailleurs que la conclusion de Breaking Bad, et sûrement plus beau que la future conclusion de Game of Thrones

 

 

 

The Leftovers, une série qui nous apprend à mourir...

 

Savoir conclure, pour une série, c’est aussi savoir mourir… Ces mots associés à The Leftovers, ils ne sont pas de moi, mais de Pierre Sérisier, journaliste au Monde. Et si je les reprends, ce n’est pas par hasard, c’est parce que je me retrouve totalement là-dedans. Et quelle plus belle parabole quand le sujet central de la série est le deuil ? Comme je le disais plus haut, il était beaucoup plus complexe de conclure une série comme The Leftovers qu’une série comme Breaking Bad et Game of Thrones. Quand l’absence de sens, de logique et de réponse est au cœur de l’intrigue, c’est tout de suite beaucoup plus compliqué de fixer une fin. Une fin appelle à un aboutissement, à une réponse, à un état final stable… Une forme de mort en quelque-sorte… Pour Breaking Bad, le problème ne s’est d’ailleurs – selon moi – pas ou peu posé. Breaking Bad n’est pas une série reposant sur de l’inexpliqué, de l’inexplicable, ou de l’aléatoire. Breaking Bad est une histoire a la mécanique froide et huilée. Elle glace d’ailleurs le sang du spectateur tellement cette mécanique se révèle intransigeante avec ses personnages. Elle n’excuse rien. Elle ne tolère rien. Elle est la fatalité incarnée. En ce sens, Breaking Bad est un très bel exemple de tragédie à l’ancienne. Le héros sera amené à chuter des raisons qui précédemment l’avaient jusqu’alors hissées. Ainsi les morts sociale puis physique de Walter étaient écrites à l’avance. En cela la conclusion de Breaking Bad sonne comme une évidence. La conclusion de Breaking Bad est d’ailleurs justement excellente parce qu’elle accomplit ce qu’on attendait d’elle. Elle nous glace de par sa prévisibilité, de par sa méthode fataliste et sans concession. Elle nous satisfait aussi parce qu’elle remplit son rôle d’outil d’achèvement. Après ça, plus grand-chose ne pourra être dit. Une belle mort pour une belle série… Les problématiques de la future conclusion de Game of Thrones seront plus ou moins les mêmes. Ce qu’on attendra de cette série ce sera une conclusion pleine d’émotion, suscitant l’empathie. Si la série reste d’ailleurs fidèle avec elle-même, elle devra se conclure par de l’empathie teinté de désenchantement. De la même manière qu’un adorateur de Breaking Bad attend que son héros se fasse consumer par ses passions (…car on ne peut pas vraiment lutter contre les passions, tous les passionnés vous le diront ! C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnait !), un adorateur de Game of Thrones attendra que ses héros se fassent consumer par leur monde (…car on ne peut pas vraiment changer le monde et ce qu’il nous inflige. On ne peut que le subir et le ressentir ! Tous les émotifs vous le diront ! #raccourcifacile) …Mais que peut attendre un adorateur de The Leftovers ?

 

Comme je le disais en introduction, la série Lost, du même Damon Lindelof, avait justement échoué par le passé dans ce type d’exercice. La série avait eu le malheur d’apporter une réponse à son mystère. Une réponse définitive et fermée. Hérésie. Toute la beauté d’un mystère réside justement dans le fait qu’il n’est jamais révélé. On aime les mystères parce qu’ils nous laissent une part de liberté, d’inconnu, et (pour certains) une part de confort. Mais comme d’un autre côté, c’est aussi cela qu’on attend d’une conclusion : qu’elle « clôt » d’une manière ou d’une autre l’expérience. Pour le coup, l’astuce de Lindelof a été la bonne. Elle a consisté à offrir une réponse, mais une réponse en pointillé ; une réponse tout en incertitude, pour ne pas dire une réponse à double-entrée (et donc à double-sortie)… Sur ce point, je ne dirais rien d’original par rapport à ce qui a été déjà dit ailleurs. Oui, c’est très malin de raconter toute l’épopée de Nora qu’au travers de sa seule bouche, sans aucune donnée visuelle. Ainsi, dans la diégèse de la série, il est impossible de savoir si Nora évoque une expérience qu’elle a vraiment vécue ou bien s’il s’agit là d’une fable qu’elle raconte à Kevin pour justifier sa fuite depuis si longtemps… Oui, en cela c’était brillant. De cette manière, la série apportait sa révélation et clôturait le mystère en même temps qu’elle le laissait entier. Mais à dire vrai, pour moi, ce n’est pas forcément cela qui est intéressant dans cette fin. Ce qui, moi, m’intéresse beaucoup, c’est à quelle posture finale ces deux personnages décident de conclure tout leur cheminement. Parce que oui, moi je considère, contrairement à Pierre Sérisier dans son article publié dans le Monde, que nous assistons bien là à une conclusion, et non à un commencement. Certes, il s’agit pour ces personnages d’apprendre à mourir. Mais cet apprentissage, pour moi il est pleinement accompli à la fin de ce dernier épisode de la dernière saison de The Leftovers. Ou pour être plus exact, à la fin de ce dernier épisode, les personnages ont enfin appris à vivre… Et c’est d’ailleurs dans ce parcours là que, aux yeux d’un esprit rationnel, se trouve toute la puissance de cette série. Qu’en soi The Leftovers n’apporte aucune réponse claire sur le « pourquoi » du Sudden Departure, ça ce n’était pas vraiment une surprise. La chose avait même été annoncée par Lindelof lui-même dès la fin de la saison 1. Mais par contre, que les personnages puissent conclure leur parcours initiatique face aux aberrations de leur monde – et en plus de cette manière là – ça par contre ce n’était pas forcément attendu. Et ça, pour moi, c’est un tour de force. C’en est même un vrai tour de force philosophique que, pour moi, seuls les spectateurs éminemment rationalistes ont pu percevoir et ressentir…

 

Parce qu’au fond, comment se concluent les pérégrinations de Nora et de Kevin dans The Leftovers ? Nora entend-elle toujours se murer dans la douleur, l’incertitude et l’isolement ? Kevin entend-il toujours fuir les incertitudes de la vie en allant répondre enfin au doux appel des certitudes de la mort ? Non. A la fin, Nora et Kevin trouvent comme une certaine forme de terrain d’entente ; un terrain sur lequel ils pourront enfin construire une vie affective commune. Et ce terrain, c’est une fable. Oui… Une fable. Quoi de plus étonnant, notamment pour Nora qui, depuis le départ, rejette toutes les formes de religions, de récits psys, d’expériences scientifiques et autres mensonges de Kevin ! Tant qu’elle n’aura pas la certitude que ses enfants sont morts ; qu’il n’existe aucun moyen de les retrouver ; alors Nora ne pourra se résoudre à la considérer comme morts. Nora l’a toujours clamé durant les trois saisons. Elle veut des réponses qui soient vraies. Elle veut du vrai. Et elle n’acceptera les histoires qu’on lui propose que si celles-ci sont véridiques. C’est pour cela qu’elle s’en prend à l’écrivain lors du séminaire de la saison 1. C’est pour cela qu’elle abandonne Kevin lors dans la saison 2 lorsqu’elle découvre notamment que celui-ci est en proie à des fantasmes à base de dialogue avec la mort.  C’est aussi pour cela qu’elle l’abandonne encore au mariage de la saison 3 quand celui-ci lui raconte une jolie histoire, jolie certes, mais surtout fausse… C’est enfin et toujours pour cela qu’elle rejettera tout du long des trois saisons les postures mystiques de son frère évangéliste… En cela, Nora se pose presque comme l’héroïne finale de la série car c’est la dernière à résister aux multiples fables que chacun s’est inventé pour continuer à vivre. Là où certains ont totalement sombré, voulant voir ce qu’ils voulaient voir, comme c’est le cas de Kevin Sr. qui d’un exemplaire de National Geographic à un trip sous drogues, en vient à croire en l’avènement prochain d’un déluge qu’on ne pourra stopper qu’en Australie, ou bien comme c’est le cas aussi d’un John Murphy qui, lui, est persuadé que sa fille pourtant morte pourra revenir forcément, ou bien encore comme c’est le cas d’un Matt, persuadé du caractère miraculeux de la ville de Jarden parce que s’y est accompli ce qu’il a interprété de son point de vue comme un miracle, Nora, elle, a toujours fini par tout rejeter parce que elle, justement, ne parvenait pas à se complaire dans ces mensonges. Presque tous les autres ont accepté de se laisser duper par leur propre foi, parfois même par la foi des autres (Grace Playford qui adhère à la croissance de Kevin Sr. juste parce qu’il a été retrouvé sur la croix de ses défunts enfants, ou bien encore Kevin Sr. qui croit en celle de Grace parce qu’il la vu construire un bateau qu’il a interprété comme étant une arche bâtie en prévision du déluge), Nora, elle, finira toujours par renoncer à ces mensonges, même si elle a toujours essayé de s’y abandonner (de l’écrivain à Wayne, de Miracle aux expériences du Docteur « Eden »…) Les autres ont préféré se laisser prendre par cette fable qui leur donne l’illusion qu’ils peuvent agir face au caractère aléatoire de leur existence ; les autres ont préféré un mensonge rassurant plutôt qu’une vérité qui fait peur… Nora, elle, n’a pas PU. Elle n’a jamais pu. Et elle ne l’a jamais pu parce qu’au fond d’elle, elle reste un esprit rationnel. Si c’est faux, elle se parviendra pas à se duper. Du coup, que Nora – dernier bastion de la raison – sombre elle aussi au final dans la fable, cela peut paraître comme un étrange message envoyé par The Leftovers à l’égard de tous ceux qui accordent encore un minimum d’importance à la vérité à la raison. Et pourtant…

 

A dire vrai, la position de Nora ne peut pas se comprendre si on ne la met qu’en regard de celle de Kevin. Kevin lui, à la fin, est prêt à croire n’importe quoi pourvu qu’il trouve la paix. Nora, elle, n’en est pas là. Elle est plus dans une sorte d’équilibre entre cette position qui est celle de Kevin (trouver la paix) et celle de cet autre personnage pivot qu’est Laurie, qui elle défend la raison. Laurie est au fond l’autre personnage rationnel de la série. D’une certaine manière c’est même le personnage le plus rationnel de toute cette intrigue. Après avoir perdu pied parce qu’elle ne trouvait pas de réponse à ses questions (ce qui est un comble pour une psy dont c’est justement le métier), Laurie a fini par trouver une forme de paix en faisant ce qu’au fond feraient beaucoup de scientifiques : elle a fini par accepter qu’un secteur de son monde empirique échappait totalement à son raisonnement. Ainsi continue-t-elle de faire des séances de psy sur tous les sujets, sauf sur les cas liés à la disparition. Accepter que des choses n’aient pas d’explication. Voilà la solution de Laurie. Cette solution, Nora s’en rapprochera, en acceptant notamment d’entretenir une relation téléphonique avec Laurie. Ce sera d’ailleurs le seul lien qu’elle gardera de sa vie passée. Mais cette solution ne sera pas suffisante pour se rapprocher de Kevin. Kevin, c’est le futur possible. Kevin, c’est cette nouvelle vie – cette nouvelle paix – qui s’offre à elle mais qui exige de la part de Nora qu’elle accepte de considérer le passé comme définitivement clos. Bref, Nora est encore une fois en position d’accomplir son processus de deuil jusqu’au bout ; une position qui l’a toujours vu chuter jusqu’à présent. Or, cette fois-ci Nora va franchir ce cap. Et c’est donc bien une fable qui va lui permettre d’accomplir cela. Pourquoi celle-ci et pas les autres ? Toutes les autres si nombreuses ? …Eh bien cela, au fond, la fable l’explique d’elle-même. Pour qu’une fable marche, il fallait juste pour cela que celle-ci lui corresponde… Que celle-ci traduise SA vérité. Que le récit de Nora soit véridique d’un point de vue purement concret, au fond là n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est que ce que dit cette fable de Nora est vraie. Oui, c’est vrai que Nora a eu besoin de temps, de beaucoup de temps, pour prendre conscience de ce qu’elle était devenue pour son mari et ses enfants disparus. Oui, c’est vrai aussi que Nora a eu besoin de fuir son monde pour prendre conscience du fantôme qu’elle était devenue. Et surtout, oui enfin, c’est vrai que Nora a eu besoin de beaucoup de temps pour prendre conscience de l’importance de tous ceux qui restaient, ces fameux leftovers… Cette fable est vraie parce qu’elle traduit le travail qu’il a fallu à Nora pour concilier dans son esprit « acceptation de la perte » et « absence de reniement de l’amour qu’elle portait pour son mari et ses enfants ». Cette fable est vraie parce qu’elle traduit l’effort auquel elle a consenti. Cette fable est vraie parce qu’elle traduit justement la part de sacrifice que cela a représenté pour elle de s’ouvrir à Kevin. Au fond la fable n’a pas joué ici un rôle de « travestisseur » de la vérité comme ont put l’être les différents mythes de substitution auxquels ont voulu se raccrocher tous les autres personnages (et elle-même) à chaque saison (l’American Way of Life dans la saison 1, la famille et la communauté dans la saison 2 et la foi religieuse dans la saison 3). Non, ici la fable a été là pour exprimer une vérité. Pour libérer une vérité. Pour se faire une… raison. Ce n’est d’ailleurs au fond pas un hasard si Kevin accepte au final de croire en cette fable. Accepter de croire la fable de Nora, c’est accepter Nora telle qu’elle s’est faite et telle qu’elle est devenue. Accepter de croire – et le dire – pour Kevin, c’est montrer qu’il est prêt à comprendre, c’est montrer qu’il est prêt à pardonner, et c’est surtout montrer qu’il est prêt à l’accepter telle qu’elle est VRAIMENT… Un acte vrai, révélé au final par une fable : moi c’est vraiment ça que j’ai trouvé remarquable de génie dans cette conclusion.    

 

 

 

Conclusion : les séries, ces fables qui nous guident vers nos vérités…

 

Un acte vrai, révélé par une fable… Au fond, pour moi, c’est à ça que pourrait se résumer ma définition d’une série d’exception, voire même de n’importe quel œuvre de ce genre. Pour moi c’est d’ailleurs là aussi que se trouve toute la force que j’ai trouvé dans The Leftovers. Alors après, oui, j’ai conscience que la force de cette révélation, ou du moins de son illustration, ne touchera pas équitablement tout le monde. Les spectateurs plus fougueux et passionnés ne comprendront peut-être pas pourquoi ces individus que nous présente la série résistent à ce point face à cet appel du vide. Ils se lasseront d’attendre la plongée de certains d’entre eux. Ils jugeront inutiles et dispensables tous ces éléments qui – même lors des grands moments de transe – chercheront à donner illusoirement une explication à tout cela. Et de leur point de vue, ils auraient presque raison : au fond il n’y a que pour les gens qui veulent retrouver du sens à tout, même dans les grands moments de délires, que ces éléments ont un sens. Pour un être passionné, rechercher du sens dans un instant de naufrage, ça n’a rien de naturel. C’est même totalement contre-intuitif. De même, je ne suis pas sûr que les spectateurs prioritairement émotifs s’y retrouvent tant que cela dans The Leftovers. Cette série ne fixe pas de cadre solide pour laisser s’exprimer sereinement une empathie pour les personnages. The Leftovers peut très vite submerger un émotif, ou alors elle peut le mettre mal à l’aise à cause des émotions contradictoires que la série peut susciter… Bref, dans les cas, et quelque-soit la pertinence de ce découpage primitif auquel je me suis risqué, je pense que l’essentiel à retenir de tout cela c’est que, oui, The Leftovers est bien une œuvre intimiste parce qu’au fond, elle ne parle pas à tout le monde. Ou plutôt mieux encore : elle est une œuvre intimiste parce qu’elle ne parle pas à tout le monde de la même manière

 

Alors oui, The Leftovers n’est sûrement pas taillée pour transcender tous les spectateurs. En même temps, une seule série peut-elle l’être ? Seulement voilà, il me semble par contre que The Leftovers a cette carrure pour prétendre transcender quelques-uns d’entre nous. Eh bah, rien que pour cela, moi je trouve déjà ça vraiment énorme et fort remarquable. Parce que même si nous ne sommes pas tous à la recherche de la même série, peut-être sommes nous tous au moins à la recherche de ce que The Leftovers a voulu nous dessiner à travers sa conclusion : une fable qui dit quelque-chose de vrai pour quelques uns plutôt que quelque-chose de fake au plus grand nombre. Un peu comme Nora a fui les religions et sectes de masse pour se constituer sa propre fable – une fable qui lui parle à elle et à Kevin – The Leftovers assume son public ciblé et son exigence de vérité. D’ailleurs, en cela, ce n’est pas vraiment à Breaking Bad ou à Game of Thrones que cette série s’oppose vraiment dans sa démarche profonde. Parce qu’au fond – même si ces deux séries (et surtout la deuxième) ont connu le succès sur un public large – au départ elles étaient pourtant écrites pour un public tout aussi ciblé qu’a pu le faire The Leftovers. C’était juste un public différent… Non, au final, s’il y a bien une série à laquelle The Leftovers s’oppose dans sa manière de traiter son rapport au public, à l’intrigue et au propos, c’est à Lost qu’elle le fait, plus qu’à aucune autre. Au fond, The Leftovers, c’est surtout l’anti-Lost.

 

Dans sa chronique vidéo que je citais plus haut, le Fossoyeur de films disait que le spectateur allait peut-être au cinéma pour y trouver cette rationalité qu’il ne trouvait pas forcément dans sa réalité. En cela je suis amplement d’accord. Disons juste que depuis que j’ai vu cette conclusion de The Leftovers, je me permettrais de compléter sa supposition. Plus de la rationalité (…parce que tous ne sommes pas forcément des esprits rationnels au fond), je pense que ce qu’on vient chercher au cinéma, c’est avant tout une fable qui ait su capturé une part de vérité. Pas de la vraisemblance, non. De la vérité. Mais une vérité toute subjective soit-elle. Une vérité qui est justement valable dans ce monde de l’esprit qu’est le cinéma ou la série. Une vérité qui nous est propre, extérieure à toute donnée rationnelle et factuelle de notre réalité. Certains disent qu’ils regardent des films ou des séries pour rêver ou s’évader. D’autres disent qu’ils regardent des films ou des séries pour regarder la réalité autrement. Eh bien dans un cas comme dans  l’autre, l’œuvre se pose comme un rapport au réel ; un rapport à soi ; un rapport à sa propre façon de percevoir la réalité. The Leftovers a su me proposer une fable dans laquelle je me reconnais… J’espère donc que, si vous, vous n’avez pas su trouver votre The Leftovers, votre Game of Thrones, ou votre Breaking Bad, j’espère au moins que vous saurez trouver votre anti-Lost

 

 

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Publié par L'homme-grenouille - dans Séries TV : du cinéma autrement
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commentaires

Eric-v 06/07/2017 09:40

Merci pour ton article qui m'a donné un angle de vue différent de ce que j'avais pu lire par ailleurs. Tu m'as fait prendre conscience du pourquoi Ghislaine n'accroche pas à certaines séries. Elle invoque souvent le fantastique ou le côté irréel mais elle adore The man in the high castle et the handmaid's tale. En mettant l'accent sur trois traits de nos caractères qui nous définissent, il est clair que le côté rationnel est chez elle moins développé que la passion et la raison. Quant à moi, j'ai pris une énorme claque émotionnelle avec la deuxième saison entière, bien poursuivie par cette dernière et son final inoubliable. Au plaisir Mr Frog.

L'homme-grenouille 06/07/2017 10:38

Eh bah c'est un plaisir de savoir que cet article a fait son office te concernant cher Eric !

Je t'avouerai que j'ai mis pas mal de temps à le rédiger celui-ci là, justement parce que je ne savais pas trop ce que cette série avait vraiment fait vibrer en moi. Ce qui est marrant, me concernant, contrairement à Ghislaine et à toi, c'est que j'ai du mal à dire que la série m'ait foutu une grosse claque lors de son premier visionnage. Disons qu'à chaque découverte de saison, j'étais un peu à cran, à la fois fasciné par le mystère mis en place, mais aussi toujours craintif que la série ne se mette à dériver vers des révélations simplistes (genre "bon tout ça c'est l'oeuvre de Dieu"). Mais c'est aussi ce sentiment d'être en permanence sur la brèche que j'ai adoré. Elle a su m'attirer sur un terrain fantastique que je goûte généralement très peu, et elle a su en permanence ménager mon esprit très terre-à-terre. Pour le coup je trouve que la série a su particulièrement bien joué avec moi, et moi aussi au départ ça m'a étonné de constater qu'au final, mon ressenti à l'égard de cette série était bien singulier. Même entre adorateurs de The Leftovers, tu te rends compte qu'au fond, tout le monde n'aime pas forcément la série pour les mêmes raisons.

C'est d'ailleurs pour cela que je ne peux m'empêcher - une fois de plus - d'insister sur toute la légèreté avec laquelle il faut savoir prendre cette grille de lecture que j'ai esquissé dans cet article. Effectivement, je pense que concrètement, les choses sont plus beaucoup complexes que ça entre esprits rationnels, passionnels et émotionnels. Plus d'une fois je me suis d'ailleurs demandé si c'était bien mon côté rationnel qui entrait en résonance avec cette série, ou bien si justement ce n'était pas un autre aspect de ma personnalité que la série avait justement réussi à titiller. D'ailleurs, je pense que si un psychologue lisait cet article, il ne pourrait s'empêcher d'en sourire. Mais bon, malgré tout, je n'ai pu m'empêcher d'orienter cet article sur cette voie là, surtout depuis que j'ai lu l'article de Slate parlant de "série intimiste". Personnellement ça m'avait interpellé. je me demandais en quoi une série pouvait être plus intimiste qu'une autre. Mais effectivement, parler de notre rapport à la mort, c'est quelque-chose de très intime. C'est peut-être même l'un des derniers fiefs sur lesquels on subit très peu d'intrusion de la part des autres. Plus que l'amour, le corps ou le sexe par exemple. Mais après peut-être est-elle aussi là notre différence d'approche à l'égard de cette série : elle peut être liée à nos différences de pudeur à l'égard d'une oeuvre qui, en fin de compte, est très intrusive.

Enfin bref, je pense qu'on pourrait parler pendant des heures de cette série, tant elle est déstabilisante, tant elle pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. D'ailleurs, au fond, les réponses que j'essaye de poser sur cette série, ce sont aussi mes réponses à moi. J'y ai aussi vu ce que j'ai eu envie d'y voir. C'est pour cela qu'il ne faut d'ailleurs pas hésiter à en parler de cette série.

Merci en tout cas pour ton commentaire, Eric.
N'hésite pas à participer à nouveau sur cet article et sur ce blog autant qu'il te plaira.
A plus et bonne lecture !

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