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23 février 2007 5 23 /02 /février /2007 00:34

Ceux qui ont déjà quelque peu arpenté ce blog savent que je suis un grand adorateur de David Lynch. Forcément, je ne pouvais pas rester indifférent à la sortie de son dernier film "Inland Empire". Cependant, j'avoue qu'avec ce dernier ovni, maître Lynch a repoussé, une fois de plus, les limites de l'expérience, et je crois qu'il me faudra plusieurs mois avant de pouvoir digérer ce film afin de pouvoir en retirer la substantifique moelle.

Si ma volonté de comprendre (un jour) le sens profond de cette intrigue alambiquée est toujours intacte, mon envie d'en écrire un article est néanmoins retombée depuis que je suis tombé sur le blog de mon très cher ami Coxwell. Etant lui-même un inconditionnel de Lynch, il s'était lui aussi osé à rédiger un article sur "Inland Empire". Cet article m'a très vite illuminé ne serait-ce que par le questionnement pertinent qu'il pose : l'intérêt d'un film comme "Inland Empire" est-il vraiment de comprendre l'intrigue ? Dès lors la rédaction d'un quelconque article de ma part m'a paru bien futil à côté de ce discours limpide et brillant. Il m'a donc semblé plus judicieux de vous proposer au final l'article de Coxwell tel qu'il fut publié sur son blog plutôt que de lancer moi-même dans une entreprise analytique des plus hasardeuses.

J'espère ainsi que cet article de Coxwell saura vous ouvrir un nouvel angle d'approche d'Inland Empire comme il a pu le faire pour moi, et je ne peux que vous encourager à aller visiter son blog !

Votre serviteur, l'homme grenouille.

Comprendre, c'est chercher à expliquer. La plupart des activités humaines font de la connaissance et de la recherche de la vérité un défi à la mesure du gigantisme même de l'humanité. Cette quête des parcelles de vérité est le propre des sciences, qu'elles soient dures (exactes) ou "molles" (inexactes). L'art en général est un domaine encore plus "mou", puisqu'il n'est régit que par des règles que l'on veut bien lui donner - a posteriori. La "loi" artistique si illégitime soit-elle, ne peut pas être le résultat et le point de départ d'une recherche scientifique. De plus, il existe autant de "lois" artistiques qu'il existe de cinéastes, au contraire de la science, qui cherche à exposer la cognition universelle. Dès lors, peut-on expliquer un film et même le comprendre, ou s'agit-il avant tout de l'appréhender, et de présenter - même de manière organisée - les thèmes du film ?

Laura Dern. Mars Distribution 

Cette croyance en la compréhension d'un film provient d'un amalgame généralement admis parmi la population : on comprend un film dès lors que l'on suit son histoire. L'existence d'une histoire, si logique soit-elle dans son déroulement, n'induit pas forcément la mise en compréhension. Elle dépend surtout de la didactique même de l'auteur, qu'elle soit filmique ou verbale. Alors faut-il en conclure qu'il n'existerait qu'un cinéma purement narratif, apparenté à de la littérature filmée ? Sans vouloir fâcher les amoureux des mots et de la langue, il serait absurde de vouloir résumer le septième art à cette forme de production.

Laura Dern. Mars Distribution 

INLAND EMPIRE déboute cette croyance. Que ce soit par son procédé ou par son sujet, INLAND EMPIRE n'est pas une oeuvre qui se déploie à la manière d'une narration. L'histoire n'est pas le récit, mais l'adéquation, la juxtaposition de données très hétérogènes qui par leur seule illustration à l'écran évoquent une histoire. Ce n'est pas une équation, puisqu'il n'y a rien à résoudre, mais l'assemblage de données antinomiques, qui peuvent être renverser dans le même champ sans que cela affecte le déroulement du film. (1 + x + 8 + Y plutôt que 1,2,3,4). Autrement dit, le film est guidé dans sa construction et dans sa présentation à l'écran non pas par les lignes de script, de dialogues, mais par l'image elle-même. Le film ne se suit pas à la manière d'un fil, mais s'arpente, dès lors que les scènes posées dans un ordre aléatoire n'affecte pas l'ensemble. INLAND EMPIRE perfectionne ce principe de cinéma non-narratif en montrant que la composition même de l'image est à même de donner un procédé "narratif". Une certaine "histoire" peut se dessiner avec ou sans les dialogues.

Laura Dern et Justin Theroux. Mars Distribution 

INLAND EMPIRE confirme que le cinéma de Lynch est avant tout affaire de néo-expressionisme. Un cinéma de l'intérieur, un art qui exprime les ressentis et le Inland des individus. A l'instar des plus grands muets allemands du début du XXe siècle, l'image et la composition des plans (Position des personnages dans le champ de la caméra, expressions des faciès accentués, plans rapprochés et disproportionnés) offrent au spectateur une vision du monde qui à elle seule peut s'affranchir du procédé narratif, d'un récit. D'aucuns parlent du rôle fondamental du son dans les films de Lynch. Le son est utilisé comme l'instrumentation des films muets : une bande son qui peut être changée, déplacée au fil des scènes sans que cela affecte réellement leur efficacité scénaristique. Le son ne doit pas être seulement un moyen de rebondir. Il peut ne pas être un élément de découpage du script et du rythme même du film. Si la texture sonore de INLAND EMPIRE confère une ambiance, celle-ci celle-ci ne dépend ni du son, ni du texte. Ainsi, par l'image, INLAND EMPIRE serait un film ne souffrant pas de la scricte irréversibilité des films à structure narrative.

Jeremy Irons. Mars Distribution

Outre le procédé, le propos de David Lynch tend vers la même idée. Il est très surprenant de constater que le film s'ouvre sur le thème de l'obsession du script ainsi que son contenu alors même que - a priori - lors de sa construction, il en est presque dépourvu. La place du personnage de Nikki, son interrogation sur son existence, sur ce qui est ou ce qui serait sa vie, renvoie directement au scénario et à l'idée d'emprisonnement. Le personnage est-il bridé par l'écriture ? La vie ne serait-elle pas une succession d'éléments singuliers dont il est difficile de relier ? L'assemblage de ces bouts par l'écriture réduirait-il une complexité qui finalement, est inaccessible ?

Mars Distribution 

Si jusqu'à présent David Lynch jouait constamment de l'opposition entre cruauté et sensualité des hommes et du monde, dans INLAND EMPIRE, il n'a que faire de la nécessité d'être un dyptique où la noirceur est tempérée par la naïveté. A la beauté plastique des plans de Twin Peaks : fire walk with me ou de Mulholland drive se substitue la laideur de l'image numérique de INLAND EMPIRE. La caméra filme avec désespoir et suit non sans complaisance, mais avec beaucoup d'hésitation, l'horreur de Nikki/Suzanne. Certes, INLAND EMPIRE est une oeuvre radicale et éprouvante. Le film ne cherche pas à répondre aux désirs du spectateur. Il ne s'agit ni de démontrer ni d'initier. Il n'y a pas d'explication pas plus qu'il y ait une envie d'être didactique dans la manière de représenter la chose. Lynch présente son film sans chercher des ressorts attractifs qui pourraient nuire à la pureté de son image du monde. En ce sens, INLAND EMPIRE est le rejeton d'une forme de conception de l'art qui s'affranchit des desiderata du quotidien et des hommes.

 

Ecrit par Coxwell, http://cinephilie.ecranlarge.com/

 

 



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Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
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commentaires

Tietie007 29/04/2016 10:14

Une petite vidéo qui démonte le livre de Soral :

http://tietie007.over-blog.com/2016/04/alain-soral-contre-l-empire.html

Darkskywalker 26/04/2008 15:39

On aurait parfois tendance à reprocher à David Lynch son manque d'éclaircissement dans l'intrigue mais c'est finalement ce qui fait le charme de ses oeuvres.

Rares sont les films qui vous empêchent de penser à autre chose aprés les avoir vus, de réfléchir des heures durant sur leur signification, de débattre tout aussi longtemps avec des amis sur leur sens et de confronter la propre perception que chacun a eu de l'oeuvre.

Avec Inland Empire, je crois que David Lynch a atteint le paroxysme dans le débousollement et la perte de repères. Je crois n'être jamais ressorti d'un film avec un aussi grand mal de crane.

startouffe 12/11/2007 22:46

Oh que oui Yasss! Oh que oui!Alors je ne peux que t'appuyer dans tes dires Yasss! ...et si tu as lu mes articles sur "Lost Highway" et "Mulholland Drive" tu pourras constater que moi aussi je défends l'idée que derrière l'expérience, il y a un discours cohérent et logique. J'avoue que sur c'est d'ailleurs sur ce point d'ailleurs que je m'éloigne le plus de la vision de ce cher Coxwell.

Contrairement à l'auteur de cet article (par ailleurs fort brillant) mon enthousiasme pour Inland Empire reste au final assez mesuré dans la mesure où je n'ai justement pas trop senti de logique dans ce film. Soit était elle plus souple, soit elle est plus complexe a ressentir, mais c'est bien ça qui m'a fait décrocher. Il faudrait néanmoins que je me risque à le revoir à nouveau, car sûrement le regard sera différent.

Il n'en reste cependant pas moins que je reste entièrement d'accord avec ce qui est soutenu dans cet article, et que la dimension expérimentale de l'oeuvre est en soit une question de fond à elle seule, et qu'elle suffit déjà à toucher le spectateur par sa démarche. Et rien que pour cela, il faut reconnaître que Lynch a, une fois de plus, magistralement réussi son coup.

yasss 01/10/2007 23:50

Je ne suis d'accord avec vous trois qu'à moitié enfet, celle ou vous dites que ce film (comme la plupart des films de Lynch) est un experience à vivre devant son ecran plutot que de se laisser guider par la structure narrative "classique" telle qu'on la connait...
Mais de la à dire que le film n'a aucune explication rationnelle et qu'il ne faut pas chercher à comprendre... je suis pas trop d'accord. Lynch le dit : "Dans chacun de mes film il y a une logique, mais le plus important c'est la votre". C'est meme une des plus grande particularités du cinema de Mr. Lynch qui nous laisse quand meme un certain nombres d'indices, de clefs et de piéces eparpillés dans tous les sens et c'est à nous de faire en sorte que l'intime association des idées du réalisateur aux notres aboutisse à une certaine forme de vérité évoquée dans le film.
Dans Mulholland Drive par exemple, apres deux ou trois visionnage, l'histoire nous saute aux yeux (à la fin du film, betty se réveille et en quelques flash backs on voit défiler les éléments à partir desquels son rêve est bâti ).
Bien sur ce n'est qu'un exemple mais c'est pratiquement la meme chose avec Lost Highway, Eraserhead ou autre Inland Empire.

Startouffe 01/10/2007 00:23

???Re-salut ami Flav! Voila encore une remarque bien pertinente mais, une fois n'est pas coutume, je m'interroge sur le fait de savoir si tu as bien pris le temps de lire cet article avant de pondre ton post! ;)

Effectivement, c'est bien le sujet de tout cet article de se poser la question de savoir si la compréhension de l'intrigue ne relève pas de l'absurde face à un film comme cet "Inland Empire". Je ne saurais donc te contredire dans tes propos puisqu'ils font que rencontrer les miens, et ceux surtout de l'auteur de cet article : Coxwell.

Je te remercie en tout cas pour tes commentaires toujours bienvenus sur ce blog, et j'attends avec impatiences d'éventuelles nouvelles participations! A+!

Flav43 27/09/2007 12:24

Pas comprendre INLAND EMPIRE. Sentir INLAND EMPIRE, oui. Pour ma part, je suis dans l'optique que vouloir comprendre INLAND EMPIRE, c'est déjà ne pas le comprendre. Si l'analyse de film permet d'en sourdre la véritable identité, Lynch démontre précisement que ce film-là est fait pour être anonyme, sans identité, sans message, purement sensoriel donc hérmétique aux analyses... Le cinéma est une poésie est Lynch sait s'en souvenir.

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