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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 23:06

Voila maintenant plusieurs mois que vous voyez sa figure trôner au sommet de chacune des pages de ce blog. Aux côtés de David Lynch et de Takeshi Kitano sur sa droite, et du maître Stanley Kubrick sur sa gauche, David Cronenberg est là ; David Cronenberg « is watching you »… Vous l'avez compris, si j'ai disposé le plus fameux des réalisateurs canadiens aux côtés de ma sainte trinité cinéphilique, c'est qu'à mes yeux, le grand David fait partie de ceux dont je chéris le plus l'œuvre… Et pourtant, au fur et à mesure que je complète ce blog, je constate toujours le même manque le concernant. Alors que j'ai déjà eu l'occasion d'exprimer mon amour de la rigueur kubricienne au travers de mon tout premier article, celui sur 2001 l'Odyssée de l'espace ; alors que Takeshi Kitano est le sujet de deux articles, l'un sur Hana-bi, l'autre sur Aniki mon frère ; et tandis que Lynch fut l'objet de mes préoccupations lors d'un double article sur Lost Highway et Mulholland Drive ; il n'y a toujours rien sur ce blog qui ait été exprimé au sujet de ce grand maître qu'est David Cronenberg… Pourtant, que de choses il y aurait à dire ! …ou inversement, on pourrait également affirmer qu'il n'y a au fond rien à dire tant l'œuvre de Cronenberg parle pour elle, tant son art est éloquent en soi pour qu'on s'ose à parler dessus… Malgré tout, voilà finalement que je me risque à quelques lignes sur le maître. Non pas que je prétende désormais être parvenu à cerner pleinement son œuvre, loin de moi cette audace ! Cependant il m'arrive encore régulièrement d'entendre des proches ou des amis parler d'un film marginal qui les a bouleversés un jour sans qu'ils sachent pour autant qui fut l'auteur de tant de tourments…

                Metropolitan FilmExport                        Takeshi Kitano, David Cronenberg, Alejandro González Inárritu, Michael Cimino, Roman Polanski, Andrei Konchalovsky, Gus Van Sant, Atom Egoyan et Ethan Coen à la conférence de presse du film - Cannes 2007. AlloCiné

Un jour c'est quelqu'un qui me parlait de cette étrange expérience que fut pour elle ce film irréel qu'était le Festin nu… Une autre fois on m'évoquait le trouble qu'avait suscité un film surpris par hasard en fin de soirée et qui s'appelait Crash. Souvent, chacun d'eux pensait être tombé sur quelque chose de marginal, qui ne pouvait être connu ou reconnu tellement le film répondait d'une logique décalée… Jamais ils ne prirent le temps de savoir qu'ils venaient d'entrer en contact avec l'univers de David Cronenberg… A bien me remémorer, à chaque fois que quelqu'un m'évoquait le souvenir lointain d'un de ses films, je ne pouvais m'empêcher de me lancer dans un discours passionné pour ce grand maître du cinéma afin d'inciter mon auditoire de poursuivre plus loin l'aventure, d'oser plus à fond l'expérience… C'est qu'effectivement, le cinéma de David Cronenberg est un cinéma à vivre comme une expérience. Et bien que chacun de ses films ait une personnalité propre, tous finissent par renvoyer au même discours, au même idée. Il y a clairement un monde Cronenberg. Et parce que peut-être vous aussi vous faîtes partie de ces personnes qui ont surpris un film du maître David sans le savoir ; parce que vous aussi vous seriez certainement de ces personnes à qui j'aurais voulu en de telles circonstances vous insuffler l'envie de découvrir cet univers aussi étrange que fascinant ; alors je me risque aux quelques lignes qui vont suivre. Cet article n'a pas la prétention de vous présenter de manière exhaustive la filmographie de David Cronenberg, mais juste de vous donner l'occasion de découvrir les films que vous avez peut-être déjà vu de lui, tout en vous donnant aussi l'occasion de découvrir les films qui a contrario vous vous devrez de voir. La filmographie de Cronenberg est un univers, je vous invite à le découvrir maintenant…

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Des débuts aux côtés d'Eros et de Thanatos

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A ses débuts dans les années 1970, le cinéma de David Cronenberg était perçu comme un banal cinéma de genre. Ce « genre » dans lequel on classait le jeune David était celui du cinéma d'épouvante, même si on reconnaissait dans ces films un goût presque puéril à jouer avec les limites que fixaient les convenances. Il est vrai que ces trois premiers films, sortis d'ailleurs coup sur coup, reprennent toujours plus ou moins les mêmes ficelles et n'innovaient guère au niveau des intrigues liés au genre. Son tout premier long-métrage, Shivers (sorti à l'origine en France sous le titre Frissons), racontait comment la population d'un immeuble de bord de plage, sorte de résidence balnéaire, devenait la proie d'un étrange parasite. L'idée est reprise dans Rage, le second de Cronenberg, où c'est ici une femme qui, à cause d'une opération douteuse survenue aux suites d'un accident de moto, est habitée par le même sorte de parasite et devient ainsi une prédatrice pour tous ceux qui croisent son chemin. Un palier va être néanmoins franchi avec Chromosome 3, où ici la menace provient d'étranges enfants à la dégaine patibulaire et dont on ignore l'origine ni les motivations. Trois films, trois films qui répondent clairement aux caractéristiques du cinéma d'épouvante tant l'intrigue semble éprouvée aux codes du genre. Mais comme il était dit plus tôt, le cinéma de Cronenberg séduit déjà  par son jeu presque puéril à flirter avec les limites fixées par les conventions morales du genre. Certes, Cronenberg exprimait déjà une certaine liberté de forme au niveau de l'épouvante, n'hésitant pas à rentrer dans des détails visuels assez déstabilisants (la représentation charnelle du parasite dans Shivers ; l'étrange dard de la femme-prédatrice dans Rage ; ou bien encore les visages étranges de ces drôles de bambins dans Chromosome 3), mais surtout, ce qui faisait à cette époque la « Cronenberg's touch », c'était cette collusion constante qui s'opérait dans ces films entre la mort et le sexe.

                      

Eros et Thanatos : les deux extrémités de l'existence qui, à en croire la psychologie moderne, restent encore les deux seuls centres d'intérêts majeur de l'Homme. Dès ses débuts, Cronenberg fait partie de ces auteurs qui savent créer le malaise en troublant la distinction qui s'opère entre les deux. Eros, le sexe, doit susciter de la peur par l'attraction, tandis que Thanatos, la mort, doit susciter au contraire la peur par répulsion. Chez Cronenberg, Eros et Thanatos sont sans cesse confondus : ce qui est sexuel est mortel, ce qui est mortel est sexuel. Cette donnée est déjà très marquante dans Shivers. Bien que cette histoire de huis-clos où une population donnée est confrontée à une contamination mortelle a au fond quelque chose de très classique, l'impact psychologique de Shivers est quand à lui très particulier et dérangeant tant cette menace biologique est sans cesse connotée sexuellement. C'est que le parasite ne parvient à se propager que par l'intermédiaire de rapports sexuels. Ainsi déclenche-t-il chez son hôte une libido démesurée qui finit par transformer cette résidence estivale en véritable palais de l'amour. Ce qui est d'autant plus troublant d'ailleurs, c'est qu'on ne sait pas vraiment si le parasite est fatal à long terme ; on sait juste qu'il nous conduit à l'état d'être voué au sexe et au plaisir. Ainsi, la menace dans Shivers a un aspect bien étrange : on fuit comme la peste des femmes lascives, on doit s'enfuir face à des foules de personnes prêtes à faire l'amour avec vous sans contrepartie aucune. La confusion des genres est troublante, on est attiré par ce qu'on doit repousser et inversement. Shivers prend aux tripes parce qu'il touche à notre condition primale d'être humain.

          

Sur bien des plans, les trois premiers films de Cronenberg peuvent être perçus d'un bloc tant ils répondent tous trois de la même logique. Ainsi, dans Rage, c'est aussi en faisant l'amour avec ses proies que le parasite triomphe. Afin d'ailleurs de poursuivre le malaise, Cronenberg n'hésite pas à concrétiser ce mélange malsain des genres au travers du rendu visuel de la menace. Dans Rage, la menace est clairement représentée au travers d'un grand dard suintant qui sort du dessous de l'aisselle de la belle prédatrice. Cet affreux appendice répugne autant par son aspect qu'il instaure le malaise de pas l'assimilation qu'on peut y faire avec le phallus. Faire d'un concept séduisant un objet concret de dégoût était déjà une idée présente dans Shivers. Comme il a été évoqué plus tôt, le parasite libidinal n'est pas une idée abstraite dans le film, mais bien une horrible limace luisante qui n'inspire pas le même plaisir dès qu'il s'agit de s'imaginer que cette chose nous pénétrera le corps au moment lors du coït. Le mécanisme malsain de collusion entre le plaisir sexuel et la répulsion de la pénétration est une des grandes constantes dans l'œuvre de Cronenberg. Cette idée s'exprime d'ailleurs de manière quasi identique dans Shivers et Rage, alors que dans Chromosome 3 la façon dont elle est traitée diffère quelque peu. Le rapport entre corps sexuel et mort reste prégnant, mais il se concrétise ce coup-ci à l'image par une femme difforme qui, par son ventre écœurant de mère pondeuse contrôle psychologiquement sa drôle de progéniture. Une fois de plus, Cronenberg met mal à l'aise en procédant à une collusion de deux sentiments opposés. Il fait de l'acte de naissance, et du lien existant entre une mère et son enfant, quelque chose qui devient un outil de mort. La femme enceinte et les enfants sont d'ailleurs clairement présentés comme des monstres. Encore une fois, on ne sait ce qu'on ressent entre ce sentiment de fascination que suscite l'idée du don de la vie, et la répugnance qu'on ressent passe à la concrétisation physique que Cronenberg en donne à l'écran. Certains diront peut-être que ces trois premiers films ont été pour le maître canadien une simple ébauche de son art futur. A cela on pourrait rétorquer que se trouve déjà dans ces premiers long-métrages une vision déjà très aboutie du rapport ambigu que le cinéma de Cronenberg entretient avec le corps.

                                                                     Les "charmants bambins" de Chromosome 3

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L'apogée d'un cinéma corporel

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Le corps. La chair. Le cinéma de Cronenberg reste avant tout un cinéma viscéral. Si ses films nous marquent tant c'est parce qu'ils entretiennent toujours cette dimension malsaine et fascinante à la fois du rapport au corps. Cronenberg, c'est l'opposé d'un cinéaste intellectualisant, d'un cinéma fait pour nourrir l'esprit. Le cinéma de Cronenberg est destiné à parler aux tréfonds de l'être. C'est un cinéma qui ne se comprend pas avec le cerveau mais qui au contraire se digère avec les tripes. Ainsi, Scanners marque déjà l'apothéose du cinéma viscéral de Cronenberg. Avec ce quatrième long-métrage, le maître sort du registre formaté du film de genre pour entrée dans un cadre plus souple et difficile à définir. Pour la première fois, le sujet n'est pas une menace extérieure mais un secret intérieur. Scanners, c'est l'introspection d'un homme qui cherche à comprendre ce qu'il est, et surtout comment il pourra supporter ce qu'il est. Scanners se focalise effectivement sur des individus aux capacités psychiques qui sortent de la normale. La seule force de leur esprit leur permettent aussi bien de lire dans les pensées que d'agir sur les corps, d'où leurs noms de « scanners ». On se croirait presque dans un film de super-héros, sauf qu'ici les héros sont inquiétants. Comme pour tout autre chose dans les films de Cronenberg, le pouvoir du scanner est corporalisé. Le poids du pouvoir devient un poids physique : les Scanners souffrent, leurs crânes parfois explosent face à la pression. Encore une fois, la jouissance du pouvoir est mélangée à la peur du pouvoir destructeur. Mais, même si Cronenberg aborde ici des notions ce coup-ci plus éloignées de la simple donnée physique, comme pouvait l'être le sexe ou l'enfantement dans ses trois premiers films,  il ramène toujours au final ces données abstraites à la concrétisation corporelle. Le cinéma de Cronenberg reste avant tout un cinéma qui passe par les viscères.

     

Cette lecture viscérale de la société, Cronenberg la perpétue dans Videodrome. Là encore, sexe et mort sont étroitement entremêlés, comme en témoigne parfaitement cette histoire de directeur de chaîne locale spécialisée dans le film X et qui décide de combler ses pertes d'audience avec ce que personne n'ose montrer : le snuff-movie. Par bien des aspects, Videodrome est l'instigateur du film Ring d'Hideo Nakata, puisque là aussi, c'est un objet physique – mais non corporel – qui apporte la mort par la fascination. Là encore, l'emprise psychologique que prend de plus en plus la télé est viscéralisée par Cronenberg. C'est ainsi que survient cette scène devenue culte où le héros, appelée par une bouche suave, est conduit à pénétrer dans la télé. Dans Videodrome, le corps devient télé. La chair est substituée par des câbles et autres composants électroniques. En somme, par un effet de miroir inversé, Cronenberg illustre la dématérialisation progressive de la société par une image inverse : la concrétisation physique et corporelle de ce qui est justement immatériel. Ce n'est pas la première fois que la société est « viscéralisée » de cette manière dans le cinéma de Cronenberg. Déjà dans Shivers, Rage et Chromosome 3, l'origine de l'anomalie corporelle était le fait d'une perversion du corps par un chirurgien à moitié fou. L'aliénation sociale s'exprime toujours au final au travers d'une aliénation du corps. Même dans Scanners, l'origine de ces mi-monstres que sont les scanners provient à la base d'une expérience orchestrée par une sorte de savant-fou. Ainsi reste-t-il chez Cronenberg l'idée que même si le matériel est nié, l'esprit éprouvera toujours le monde physique qu'au travers d'un corps, et si celui-ci n'est plus humain, alors il sera synthétique, mais le concept de corps ne pourra être effacé. Cette immuabilité dans le changement se traduit dans ce film par ce slogan scandé comme un mot d'ordre, celui des temps nouveaux : « Long life to the new flesh ! » Cette nouvelle chair, le cinéma de Cronenberg en fait partie.

                   

Tous les films qui suivront garderont cette notion centrale chère à Cronenberg : celle d'un cinéma du corps, d'un cinéma qui parle au corps, qui parle du corps, et par le corps. Ainsi, Faux Semblants explore le désordre psychologique humain en le concrétisant par les corps puisque le désordre va naître du fait que le personnage principal est en fait double, puisqu'il s'agit de jumeaux. Deux corps, deux personnes, et qui pourtant partagent souvent le même destin, les mêmes préoccupations, et souvent même les mêmes aventures. Les tensions entre les deux frères ne font que traduire en fait les tensions qui s'opèreraient au sein d'un seul. Là encore, la dualité et le malaise vont s'exprimer au travers des corps. Ainsi le film passe-t-il par une scène d'éviscération, élément presque intournable pour un film de Cronenberg. Pour la Mouche, le procédé est le même, sauf qu'ici la lutte intérieure se traduit viscéralement par la fusion entre deux corps opposés : celui du professeur Brundle d'un côté, et celui d'une mouche de l'autre. Beaucoup plus centré sur la dualité qu'il existe au sein d'un individu entre son essence animale et son essence spirituelle, la Mouche réinvestit une fois de plus des éléments récurrents de ses premiers films : la collusion entre la notion de sexe et de monstre, l'utilisation de l'accouchement comme image mixte d'écœurement et de fascination, enfin le regard ambigu porté sur le monstre final, entre l'aberration physique et l'évolution ultime. C'est aussi dans la continuité de la logique de Vidéodrome que Cronenberg va viscéralisé dans Crash un autre outil du quotidien qui tend à instrumentaliser l'existence : la voiture. Présentant la voiture comme une sorte de nouvelle extension protubérante du corps de l'Homme moderne, Crash va jusqu'à la transformer en objet érogène, source d'orgasmes. Dans Crash, les hommes pénètrent les taules en causant des carambolages, tandis que les femmes regardent des voitures se faire rentrer dedans. C'est d'ailleurs dans cet état d'esprit que Cronenberg parvient une fois de plus à mélanger mort et sexe, comme c'est le cas lorsque les protagonistes regardent une scène d'accident avec cette double gêne, celle du regard racoleur et pervers à la fois. On retrouve également cette dimension de viscéralisation dans EXistenZ, où le monde virtuel du jeu devient aussi une prolongation physique du corps avec ce pod visqueux et vivant qu'il faut faire se pénétrer dans la colonne vertébrale. Là encore, la thématique rappelle celle de Vidéodrome. La virtualisation du monde n'entraîne pas la perte du corps, mais un changement de nature du corps. Scanners, Videodrome, Crash, La Mouche, ExistenZ... Toute cette période traduit clairement les multiples facettes du nouveau corps de l'Homo moderne, les multiples aspects de ce cinéma new flesh….

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Vers un cinéma assagi ?

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Au regard de ces années 80 que certains considèrent parfois comme la période de « l'âge d'or » du cinéma de Cronenberg, les années 2000 paraissent bien plus sages aussi bien au niveau du fond que de la forme. Pourtant, cette tendance vers un cinéma moins « osé » prend déjà ses racines au milieu de la décennie 1980 avec Dead Zone. Bien qu'il reprenne l'esprit des principaux films du cinéaste canadien, s'avère au final moins radical dans ses ambitions et sa réalisation, ce qui ne retire rien néanmoins à la qualité du film. Il faut dire que Dead Zone fut un célèbre roman de Stephen King, et sûrement Cronenberg a dû aussi composé avec le fait d'adapter une œuvre qui n'était pas la sienne. On retrouve d'ailleurs plus ou moins le même assagissement lorsque Cronenberg fait le choix d'adapter le Festin nu en 1989, roman justement jugé inadaptable. En ce qui concerne ce Festin nu, peu de dissensions vont s'opérer cependant parmi les adorateurs du maître David car les bases de son univers y sont encore largement représentées. Si c'est un film qui parle avant tout du travail d'écriture, ou même plus encore de création,  Cronenberg n'en a pas oublié son souci de tout faire passer par le corps. Ainsi, la création intellectuelle passe par l'altération du corps au moyen de multiples hallucinogènes ; les machines à écrire deviennent des êtres étranges et même la drogue est au final animalisée. De plus, il y a dans ce festin nu un univers tellement à part, tellement captivant, que même sans connaître l'univers de Cronenberg, on se laisse aisément pénétré. (Même si finalement cette dernière remarque me semble tout aussi valable pour les autres films du maître). Néanmoins, avec le Festin nu, s'amorce chez Cronenberg un certain assagissement au niveau de la forme. Non pas qu'il soit moins audacieux, mais les aspects viscéraux sont moins présents, la mise en image du corps est plus effacée (même si elle ne s'est pas absentée). On pouvait penser à l'époque que cette parenthèse était due au simple fait de l'adaptation d'une histoire qui à l'origine n'était pas de lui, mais c'est une tendance qui va se confirmer par la suite au travers d'History of violence, ou bien même de ses dernières Promesses de l'ombre. Malgré tout, bien qu'il se soit assagi dans la forme, le cinéma de Cronenberg ne s'est pas pour autant standardisé et reste même dans la droite lignée de ce qu'il a toujours exploré : le corps. C'est juste la méthode et le point de vue qui ont finalement évolué…

                        

Par bien des points A history of violence peut effectivement surprendre l'habitué de Cronenberg tant on ressent une évolution formelle évidente. Je me souviens d'ailleurs encore d'une remarque de Pascal Mérigeau, journaliste au Nouvel Obs, qui disait lors de l'émission de Canal+ intitulée Le Cercle qu'il aurait apprécié qu'on lui cache le nom du réalisateur durant tout le visionnage, juste pour savoir si, à la longue, il aurait fini par reconnaître la patte du maître. Il est vrai que d'un point de vue formel, A History of violence semble beaucoup plus sage que les précédents films de Cronenberg. On aurait presque envie de dire qu'il apparaît plus sophistiqué, tant cet aspect « réalisation incisive » semble être absente de ce film. Mais peut-être n'est-ce là qu'une nouvelle posture du maître, car il suffit d'une scène, celle du bar où Ed Harris et Viggo Mortensen se font face, pour redécouvrir toute la violence sèche et sanguine qui habite ce film. Il y a dans cette History of violence quelque chose comme une main de fer dans un gant de velours. A bien y regarder d'ailleurs, la réalisation est un petit peu à l'image de l'histoire : une apparence sage et disciplinée, mais des tréfonds beaucoup plus secs et hargneux. Finalement, A History of violence est encore une fois un film très centré sur le corps. De la même manière que Brundle-mouche lutte entre sa nature violente animale et sa nature d'être rationnel ; Tom lutte entre l'apparat social non-violent et sa nature profonde, sa nature violente : l'ancien assassin Joey. D'ailleurs, de cette lutte assez proche aussi de celle de Faux Semblants, ressort une bipolarisation du personnage, au travers de ces deux noms. Là aussi, les deux personnages semblent habités deux corps différents, comme semble le prouver les rapports de Tom/Joey avec sa femme. Au début du film, les ébats sexuels de Tom et de sa douce ressemblent à des petits jeux tendres et charmants d'adolescents dont témoignent d'ailleurs le costume de pom-pom girl dont elle s'est vêtue. Par contre, lorsque le masque tombe, et que ??? laisse la place à Joey, le rapport sexuel est beaucoup plus bestial. Le lit est remplacé par la rudesse de l'escalier ; la tendresse par la violence, la douceur par la douleur. Encore une fois, Cronenberg traduit son idée par une étrange collusion entre sexe et mort, entre sexe et violence. Finalement, par son History of violence, le maître canadien traduit l'image duelle d'une Amérique d'apparence policée, mais qui cache en elle la bête dont le corps rugit.

    Viggo Mortensen. Metropolitan FilmExport  Viggo Mortensen et Naomi Watts. Metropolitan FilmExport  Armin Mueller-Stahl. Metropolitan FilmExport

D'autres verraient aussi dans ses récentes Promesses de l'ombre une nouvelle accalmie du cinéma de Cronenberg qui flirterait de plus en plus avec le consensualisme. Il est vrai : encore une fois la réalisation incisive, brusque, démonstrative du maître David semble s'être étiolée au profit d'une démarche plus raffinée et sophistiquée. Par quelques scènes, Cronenberg nous rappelle bien ce qu'il est et qu'il sait toujours faire ce qu'on aimait qu'il fasse. Ainsi un égorgement sec au début du film et une bataille déshumanisante à la fin rappelle aux bons vieux moments du maître. S'est-il assagi ? Peut-être tout simplement se complète-t-il. Comme avec l'âge on n'étreint plus l'être aimé avec la même fougue a-t-on l'intelligence de miser sur le savoir-faire de l'expérience. Au fond, il est difficile de dire que ces Promesses de l'ombre soient moins viscérales, aient perdues de ces pénétrations putrides dans nos esprits semi-consentants. La force de l'image reste, sauf qu'elle est plus insidieuse. Le journal trouvé par Naomi Watts a les mots tranchants comme des couteaux. L'image surgit dans l'esprit aussi pénétrante que celle du dard de Rage. De même, l'idée de dégradation de l'esprit par la dégradation du corps reste vivace, comme cette scène de danse dans la villa du fils mafieux, où les corps à peine pubères sont exposés telle de la viande sexuelle. Il y a aussi cette bagarre dans le hammam, où la lutte contre la mort se retrouve une fois de plus mêlée à un drôle de ballet de nudité érotique. Au final, le nouveau visage du cinéma cronenbergien est un petit peu à l'image de ce chef mafieux : calme et apaisé d'apparence, mais demeurant un monstre dans tout ce qu'il est capable de suggérer. Ce que Cronenberg perd en immédiateté et en « viscéralité », il le gagne en sous-entendu et en accessibilité. Certains retiendront ce qui a été perdu, d'autres y verront là un enrichissement dans la filmographie d'un grand maître.

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Conclusion : le cinéma de Cronenberg ou le cinéma vivant.

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C'est finalement peut-être cela le cinéma de David Cronenberg : une filmographie qui tel un corps, évolue aussi selon les âges de la vie. Car au fond, à bien regarder son parcours, on ne pourra que rester surpris par la grande cohérence de son œuvre. Pourtant, jamais elle ne se répète vraiment. Après des débuts très introspectifs sur le corps, le maître a pris son essor avec toute une série de toiles où le corps n'était plus un sujet en soi, mais bien un intermédiaire pour ressentir et interpréter les multiples aspects du monde. Au final, sage de son expérience, le maître peaufine sa démarche afin de transmettre plus universellement toute le savoir acquis et accumulé. Au fond, voilà une filmographie vivante. Or, de la part d'un artiste qui a tout fait passé par les viscères, c'est bien là la plus belle des allégories.

David Cronenberg. David Cronenberg. Colifilms Diffusion

De toute façon, qu'on estime qu'il ait perdu ou non de son caractère incisif avec l'âge, il n'en reste pas moins qu'au final, l'ensemble de son œuvre lui demeurera immortel à jamais. Ainsi, sera-t-il toujours possible aux néophytes de parcourir et découvrir cette œuvre globale, aussi complète que tumultueuse, en explorant ces multiples films qui font la richesse du septième art. Preuve de l'intemporalité de ces œuvres entières, aujourd'hui on discute encore du sens et de la dimension de cette filmographie hors du commun. Pour ceux d'ailleurs pour qui cet article les laisse sur leur faim, je ne peux que les inviter à se rendre sur d'autres blogs qui rendent hommage au cinéma du maître Cronenberg, notamment celui de Yasss, que je n'ai pas lu pour éviter d'influencer mon écriture, mais qui doit à coup sûr rendre un hommage à la hauteur du cinéaste. En espérant que votre désir corporel de films de David Cronenberg n'en soit que décuplé ! Long life to the new flesh !

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commentaires

Startouffe 01/05/2010 11:39

Eh bah !Quel honneur de lire ton commentaire cher Darkskywalker ! J'avais déjà lu une fois sur un blog qu'une de nos camarades d'Allociné s'était autrefois servi de mon article sur "2001" pour des raisons similaires. Ça m'avait déjà refilé une sacrée émotion à l'époque et ton commentaire ne fait qu'en rajouter ! Alors forcément : merci !

Bon sinon, concernant l'ami Crony, c'est vrai que c'est un cinéma très particulier, qui plus est, qui tourne tout le temps autour des mêmes thèmes et des mêmes codes visuels. Alors, du coup, c'est vrai que si on n'accroche pas à l'un, on aura du mal à accrocher aux autres. Ce n'est pas moi qui te jetterait la pierre pour le fait que tu ne te retrouve dans cet univers si particulier : d'ailleurs depuis quand serait-on obligé d'apprécier certains cinéastes ? Ce serait ridicule.

Malgré tout, si tu veux vraiment donner une dernière chance à l'ami Crony de te séduire, je te conseillerai surtout des films à la fois accessibles et plus riches visuellement , mais qui gardent malgré tout toute la puissance transgressive du bonhomme : "Faux Semblants" est à ce titre fort remarquable, surtout pour la performance sidérante de Jéremy Irons". "La Mouche" reste aussi une valeur sûre, tant elle se conforme aux codes de la série Z que nous chérissons tous. Enfin, "Le Festin Nu" reste également une sacrée expérience narrative et visuelle qu'il serait dommage de ne pas avoir vu. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas, ce film est tellement particulier, qu'on ne peut pas vraiment regretter de s'y être risqué.

Les autres films de Crony sont plus extrêmes, ou plus épurés, ce qui nécessite plus "d'ouverture d'esprit". Malgré tout, il faut bien avouer que ces trois premiers longs-métrages, surtout "Rage" sont tout de même en dessous du reste de sa filmo...

Enfin voilà, comme tu vois, dès qu'il s'agit de parler du grand roi David, je ne m'arrête plus. C'est en tout cas un réel plaisir de lire tes commentaires cher Dark, même si je ne fais pas toujours l'effort de te répondre, ou d'en poster sur ton blog (que je consulte de temps en temps selon la fréquence de tes articles). Je constate en l'occurrence que tu as posté d'autres commentaires sur d'autres articles alors je m'empresse d'aller y répondre de ce pas !

Servilement vôtre...

Darkskywalker 29/04/2010 21:09

Je tiens à te remercier pour cet article sur Cronenberg. Dans le cadre de mes études, j'ai dû analyser son court métrage Camera et je me suis retrouvé assez déconcerté car ma connaissance dans la filmographie du réalisateur est assez médiocre, il faut dire que History Of Violence m'avait pas mal refroidi. Ton article m'a aidé à mieux comprendre la démarche du cinéaste, et j'ai essayé depuis de rattraper mon retard sur le bonhomme.


Je t'avoue que je ne suis toujours pas fasciné pour autant, c'est un cinéaste qui a une personnalité c'est indéniable, les thèmes qu'il aborde sur le corps, le sexe et la mort sont intéressants mais autant sur le fond ces films valent le détour, autant je trouve sa mise en scène assez moyenne au delà de la dimension visuelle torturée de ses films. Mais cela reste un réalisateur à découvrir.

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