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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 15:12

Metropolitan FilmExport

 

Cela fait maintenant huit ans… Huit ans que déjà Donnie Darko est sorti en France. C'est en passant devant un achalandage plein de DVD et Blu-rays du dernier film de Richard Kelly The Box que je me suis rendu compte du temps passé. J'ignore si le succès critique de ce The Box a permis à son réalisateur de se racheter une conduite car, rappelez-vous, son précédent film, Southland Tales, avait connu un four retentissant au point qu'il ne sorte même pas au cinéma. Seulement voilà, cela fait huit ans qu'on dit de Richard Kelly qu'il est un jeune espoir du cinéma américain, un réalisateur en devenir. Aujourd'hui, certains considèrent que depuis Southland Tales qu'il était en fait un faux espoir, un tâcheron formaliste qui se prend pour Lynch. D'autres attendent encore le film qui confirmera vraiment, étant satisfaits de The Box, mais deux films sympas n'étant pas suffisants. A l'écoute de ces discours là, je me rends compte que je commence à fonctionner à rebours avec Kelly : il a fallu l'assagissement de The Box pour me rendre compte à quel point ce gars possède une richesse de narration phénoménale. Cela m'était apparu évident pour Southland Tales, l'œuvre totale et marginale. Cela me paraissait moins évident pour Donnie Darko, le « premier film du réalisateur prometteur ». Car oui, je lui trouvais du bon à ce Donnie Darko, un charme certain, mais beaucoup de lacunes et de largesses que je mettais sur le compte d'un film fait dans l'innocence de la jeunesse… Et puis le temps passe, d'année en année, même encore de mois en mois, je ne cesse de réévaluer ce film à la hausse.

Le réalisateur Richard Kelly. Wild Bunch Distribution

Richard Kelly, le réalisateur de Donnie Darko, ici sur le tournage de son dernier film : The Box.

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Je roise des films vaguement fantastiques, des histoires d'ados fadement tourmentés, une Alice burtonienne en plastique et silicone, et je me dis à chaque fois la même chose : « au moins Donnie Darko savait explorer sa thématique fantastique… Au moins Donnie Darko savait faire une peinture intéressante de la jeunesse… » J'en arrivais jusqu'à me dire : « Même un film comme Donnie Darko, qui pourtant revisite de très loin l'Alice de Carroll, se révèle finalement plus personnel et pertinent qu'un film du jadis-génie Tim Burton. » Finalement je nous ai trouvé bien cruel et bien aveugle – moi le premier – en qualifiant seulement ce premier film de Kelly de « prometteur ». Ce film est en fait un pur chef d'œuvre d'une richesse discursive absolument hallucinante et d'une subtilité d'analyse qui aujourd'hui me souffle totalement. Bien évidemment, à partir de maintenant, toute personne qui n'a pas vu le film et entend le voir sous peu doit cesser sa lecture et se reporter – peut-être – à ce qui est dit dans mon classement des films de 2002 si elle ne veut pas voir le spectacle amèrement gâché. Ceux qui ont vu ce Donnie il y a bien longtemps ou qui n'en garde pas un souvenir si transcendant peuvent quant à eux continuer leur chemin. J'espère que cet article saura vous faire voir le film sous un angle nouveau, celui qui se révèle progressivement à moi et qui m'était jusqu'alors invisible…

 

 

Le parcours initiatique d'une Alice d'un nouveau siècle…

 

 A ceux qui sont encore à arpenter ces lignes, rassurez-vous. Ne croyez pas que je vois des blondinettes qui pourchassent des lapinous partout. Je sais que j'abuse parfois de la référence Carrollienne, mais cette œuvre est d'une telle lucidité sur bien des choses, et notamment sur sa période, que la comparaison s'impose presque à tous les coups. Pourtant pour Donnie, pas besoin, pas besoin de couteaux tirés pour faire le lien entre les deux œuvres : l'influence et les références sont flagrantes. Alice était la petite fille que ses sœurs voulaient faire entrer dans le moule des bonnes mœurs du XIXe, mais celle-ci s'évade à la poursuite de son innocence qui se fait la malle. Aaaah… Ce gentil lapin blanc. Chez Donnie, les temps ont changé, mais l'adolescence reste l'adolescence. On quitte sa petite bulle d'enfant choyé – quitte à la percer à coup de couteau – pour rentrer dans le monde violent des adultes. Ici le lapin est un petit peu plus patibulaire, il est grand, noir et parle comme un Terminator, mais le voyage proposé est le même : un voyage vers un autre monde. Alice, elle, s'en va pour le Pays des merveilles où elle s'encanaillera jusqu'à l'os dans un parcours initiatique qui mettra à mort l'enfant innocente au profit d'une adulte aguerrie. Donnie, lui, part vers le monde du néant, la spirale noire où tout est flou et perd de son sens : la fin du monde…

 

Jake Gyllenhaal et Jena Malone. Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Patrick Swayze. Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr

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Donnie Darko, c'est avant tout l'histoire d'un adolescent qui doit trouver la bonne porte qui le mènera vers le monde des adultes, mais dans ce monde de fous, les rencontres sont multiples et la perdition est permanente. Entre d'un côté cette grande chenille rousse de prof de lettres qui distribue les livres incendiaires comme elle distribue les morceaux de champignons qui font grandir et rétrécir au point de détruire, brûler ou inonder des maisons ; et de l'autre ce drôle de Jim Cunningham, un chapelier fou qui au lieu de célébrer les non-anniversaires en vient à célébrer la médiocrité des petits gros et des vieilles peureuses ; on ne sait plus où donner de la tête... Dans ce monde de fous, les psys hypnotiseuses ont des allures de Cheshire Cat pas net et on ne sait plus très bien à qui irait le mieux le rôle de la dame de cœur. Entre une grand-mère-la-mort qui n'a plus toute sa tête et une mademoiselle Farmer qui, à défaut de vouloir trancher les têtes, est prête à étrangler tout adolescent déviant avec sa ligne de vie, le choix est large. Comme Alice fuit l'étouffement familial en pourchassant le lapin blanc, le pauvre Donnie perdu ricoche comme une boule de flipper entre tous ces individus – parents, profs, dirlos, psys, policiers, escrocs – qui entendent parler et diriger les ados pour qu'ils ne se perdent pas mais qui finalement les perdent davantage… Seul le lapin noir au final semble lui indiquer une issue…

 

 

Un portrait d'adolescence…

 

 Indubitablement, incontestablement, le sujet de ce Donnie Darko n'est pas Donnie Darko lui-même, c'est l'adolescence. Vous allez me dire, l'adolescence c'est certes le personnage éponyme interprété pour l'un de ses premiers rôles par Jake Gyllenhaal, mais c'est aussi sa sœur, Elizabeth ; sa copine Gretchen, ou bien encore les autres mal-dans-leur-peau comme la rondelette Cherita Chen… Qui sont ces ados ? – Des jouets maltraités ou « surtraités » par leur parents : Elisabeth se fait engueuler parce qu'elle compte voter démocrate, on lui impute déjà la responsabilité de ce vote sur ses enfants à venir qui auront à payer plus d'impôts ; la petite Samantha n'a pas douze ans, mais on lui apprend déjà à dandiner des fesses et à se maquiller comme une catin pour son groupe de danse les Sparcle Motion ; Donnie se fait ouvrir l'esprit par son prof de physiques en lui confiant un livre, mais il le met aussitôt en garde des dégâts que cela pourrait engendrer sur son esprit influençable. Ainsi en arrive-t-on à ce portrait incroyable où des parents d'élèves s'entretuent verbalement lors d'une réunion parents/professeurs pour le contrôle moral de leur progéniture, tandis que le bon vieux Jim peut continuer tranquillement ses larcins pédophiles sans que personne ne s'en aperçoive.

 

Entourés d'adultes qui s'esclaffent entre eux, les adolescents sont finalement livrés à eux-mêmes. Ils peuvent suivre au milieu d'eux ces étranges colonnes de viscosité sans qu'aucun adulte ne s'émeuve de leur comportement atypique. Au final on leur laisse les maisons pour des fêtes, on leur laisse les voitures pour des bavures, on leur laisse prendre un flingue pour qu'ils s'entretuent au lieu de se disputer. Il n'y a pas de terrier pour faire la transition entre la bulle des enfants et le monde des adultes pour les adolescents de Donnie Darko. Il n'y a pas de refuge où le jeune Donnie pourrait s'expérimenter et s'aguerrir à l'abri de la violence du monde adulte. Il n'y a pas de pays des merveilles où la consommation de champignons, la discussion avec des chenilles aux corps caverneux et les longues palabres sur sa « chatte » sont possibles. Dans le monde de Donnie, le monde adulte fait du rentre-dedans à la bulle de l'enfance : c'est la mère qui rentre dans la chambre sans frapper, quand ce n'est pas un réacteur d'avion qui s'y met… C'est aussi la psy qui rentre dans l'esprit sans s'inviter. C'est encore le vieux pervers qui vole le premier baiser maladroit de deux jeunes gens qui se découvrent... Ainsi se retrouve-t-on avec des ados qui ne sont plus des individus en transition, mais des personnes laissés tous seuls au milieu d'un carrefour où tout se carambole : ainsi les gentils schtroumpfs deviennent des partouzeurs, et l'invention ultime pour nos chers ados devient des lunettes qui empêchent au bébé de voir le monde pour qu'il puisse se développer sainement… Au milieu du carambolage, les adolescents de Donnie Darko vont mal, mais est-ce si anormal que cela doivent-ils se dire ?

 

 

L'histoire d'un crash…

 

 Donnie Darko, c'est d'ailleurs un film qui commence et se conclut par un même évènement : la chute d'un réacteur dans la chambre d'un adolescent. Donnie Darko, c'est d'ailleurs un peu ça : l'histoire d'un crash, d'un naufrage… celui d'un jeune ado. Son monde est peuplé de Grand-mère la mort, de mademoiselle Farmer, de Jim Cunningham, et c'est ce monde qui le traite de fou. Il faut prendre tes cachets petit Donnie, bien travailler à l'école, bien mettre la croix sur la ligne de vie et surtout être poli avec monsieur Jim qui, lui, sait comment on fait pour être normal et heureux. A quoi bon rejoindre l'autre camp ? Pourquoi ne pas le laisser rêver à son petit lapin ? N'y a-t-il pas le droit ? L'adolescent est sans cesse agressé ; le monde n'est d'ailleurs pour lui qu'agression : les parents peuvent s'engueuler en réunion, le père peut avoir un flingue, Frank peut conduire bourré, des gamins peuvent se faire abuser par le gentil oncle Jim. Finalement, brûler la maison, c'est se prouver qu'on existe, non ? N'était-ce justement pas cela qu'avait répondu Donnie à son professeur de Lettres quand elle les interroge sur son œuvre subversive ? « Brûler l'argent est ironique, ils veulent juste voir ce qui se passe quand on met le monde en pièce. » Finalement, quand Donnie pète une conduite d'eau alors qu'on l'invite à mettre le feu et plante une hache dans une hideuse statue qui représente un animal hargneux, il est dans la droite logique du monde qui l'agresse en permanence. Qu'espéraient-ils d'autres ? Qu'attendent-ils de lui au fond à tout le temps le solliciter, l'inciter ; le psychanalyser ? « They made me do it » écrira-t-il. « Ils m'ont forcé à le faire ». Un pluriel. Rien à voir avec le lapin noir. Ils l'ont forcé à le faire… Finalement, a-t-il tort ?…

 

Finalement, dans ce monde où plus personne ne s'occupe de guider les adolescents : soit on leur laisse les clefs de la bagnole, on fuit en laissant un bouquin, soit on rentre dedans à coup de psychothérapies et réunions chez le proviseur ; les adolescents sont livrés au chaos. Ainsi Donnie en vient à tuer Frank parce qu'il a tué Gretchen : un ado tue un autre ado parce qu'il a tué une autre ado. Donnie tue grâce au flingue laissé par son père. Frank tue grâce à la voiture laissé par le sien. Les adultes sont tous incroyablement absents lors de la scène du dénouement. Ainsi Donnie préfère-t-il suivre le chemin tracé par le gentil lapin, la seule escapade à ce monde étouffant et destructeur : la mort. Car au fond, quel autre sens à donner à la fin de Donnie ? Finalement sa survie le conduit à devenir un adulte en puissance : un Jim Cunningham violeur d'enfants, une psy violeuse d'esprit, une Miss Farmer maquerelle de petites danseuses pré-pubères… Au passage de son rite initiatique de vie d'adulte qu'est la soirée de sa sœur (première nuit avec Gretchen, prise de possession de la maison) engendre la destruction. Le destin de Donnie, celui de retourner dans sa chambre au moment de la chute du réacteur, c'est le choix de la fuite. C'est le rejet d'un monde appelé à la seule destruction. Donnie Darko, c'est l'histoire… d'un suicide d'ado.

 

 

Conclusion : il ne tenait qu'à nous de lever la promesse…

Alors oui, certains pourront peut-être encore attendre de Kelly qui accomplisse enfin sa promesse dans un avenir proche, par un énième film, mais encore faut-il se donner le temps de vérifier si ce qui avait été promis n'a pas déjà été donné. Finalement, il ne tenait qu'à nous de lever la promesse de Kelly. Prenons le temps de nous ouvrir aux œuvres des premiers comme aux œuvres des plus grands. Certains iront chercher des trésors d'interprétation pour faire en sorte que le dernier Ghost Writer soit digne d'un Polanski, ou bien encore que le dernier Shutter Island soit digne d'un Scorsese. En revoyant Donnie Darko, en le reparcourant, je me suis demandé ce que y aurait vu la presse si ce film avait été signé d'un nom déjà « confirmé ». Finalement nous ne voyons que ce que nous prenons le temps de voir. Sur son seul premier film, Kelly n'avait rien promis, il avait déjà confirmé. Et si quelques uns en doutent encore, je ne peux – une fois de plus – que formuler la toujours pareille invitation, celle du revisionnage, de la redécouverte. Si une nouvelle vision peut entraîner l'émotion, pourquoi rechigner ?



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Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
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