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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 22:12

  

Oui, je l'avoue : plus le temps passe et plus je me radicalise. A l'instant où j'écris ces quelques lignes, cela fait trois ans tout rond que je me suis lancé dans la rédaction d'un blog, et c'est vrai que depuis ma vision du cinéma et de certains films a considérablement changé. A l'origine je m'en étais pourtant toujours défendu : ne pas tomber dans l'âpreté facile, dans cette inquisition verbale aussi défoulante qu'avilissante pour celui qui s'y perd. Pourtant il est vrai que depuis, je ne peux m'empêcher d'exprimer mon dégoût d'une certaine forme de cinéma comme ce fut le cas concernant celui qui avait pour sujet le Silence de Lorna (qui a d'ailleurs suscité un certain nombre de réactions sur Allociné et même sur d'autres sites comme DVDclassik). Mépriser sera toujours une démarche que j'aurais plus de mal à assumer qu'encenser, même s'il s'agit d'un film médiocre. C'était justement pour sauver du mépris un certain nombre de films que je m'étais lancé dans la rédaction d'un blog ; quelle corruption donc que depuis s'y trouvent quelques articles de dénonciation plutôt que de valorisation. Pourtant, il arrive un moment où le seul moyen de défendre l'art qu'on estime véritable passe par le démembrement d'un mensonge. Or aujourd'hui, parce qu'il y a ces partisans d'un « cinéma du vrai », d'un « cinéma de l'utile », d'un « cinéma du social », on jette le discrédit sur ce qu'on appellerait  méprisamment du cinéma artificiel ou « formaliste ». Or, l'art passe par l'artifice, et tous ceux qui prôneront la diabolisation des artifices dans le cinéma ne feront que désincarner ce qu'on appelle aujourd'hui si fièrement le septième art. Certes, en trois ans, ce blog s'est mis a héberger des articles de plus en plus acerbes et volontairement provocateurs, mais l'esprit de fond n'a pas changé. Or, de quel autre film parler que Koyaanisqatsi pour en faire la démonstration ?

Car – oui ! – s'il est sûrement trop difficile de convaincre de toute la profondeur artistique d'un film formaliste fraîchement sorti, peut-être le recul que l'on porte à présent sur le cinéma formaliste d'hier suscitera-t-elle plus les assentiments. Koyaanisqatsi est en effet désormais bien vieux, puisqu'il date de 1983. Destiné à exister dans l'ombre dès le départ, ce film de Godfrey Reggio ne doit son existence qu'à la volonté d'un mécène aussi généreux qu'investi dans l'art du cinéma : j'ai nommé Francis Ford Coppola. Très peu distribué, peu remémoré, Koyaanisqatsi a néanmoins marqué les esprits de certains puristes qui font que le film n'est jamais vraiment tombé dans l'oubli. Depuis, Reggio a même tourné une suite en 1988, intitulée Powaqqatsi, et même un troisième opus – Naqoyqatsi – sortie en 2002. On parle d'ailleurs parfois de « Trilogie des Qatsi » au sujet de ces trois films. Koyaanisqatsi, film formaliste ? Oh que oui ! Difficile même de ne pas faire plus cinéma de forme que lui. Pas de parole, pas d'histoire, juste le regard sur un monde… un regard sur l'Homme. Des images, des montages, et surtout une grammaire apportée par la musique mystique de Philip Glass. Voilà ce qu'on pourrait appeler du formalisme pur. Koyaanisqatsi est un regard, le regard d'un artiste. Il est loin le souci de montrer le vrai, le « tel-que-sont-les-choses »… Par un simple jeu d'angles choisis, d'effets visuels tels des voitures filmées de nuit en accéléré, les mégapoles urbaines sont présentées telles des blocs austères, telles des prisons de bétons. De même, la présence d'individus anonymés que Regio plante ça et là dans son décor renvoie à une profonde déshumanisation de la société moderne. Même si la démarche jusqu'au-boutiste du film le rend austère et rude, il faut néanmoins avouer qu'elle a le mérite d'être éloquente tant sur la forme que sur le fond. Sur la forme, Koyaanisqatsi est un exemple pur du cinéma de l'artifice, de la subjectivité du regard, de la reconstruction de l'image pour accéder à la réalité recherchée par l'artiste. Pas besoin de mot pour transmettre de la façon la plus pure qui soit ce sentiment que la société moderne fait courir l'Homme et le monde à leur perte. Preuve que ce film peut finalement s'affranchir de tout langage oral : son titre. Si en langue hopi Koyaanisqatsi a bien un sens, puisqu'il signifie un mode de vie en déclin, le définir en début de film comme le fait Godfrey Regio était presque inutile tant le reste de l'œuvre parle à lui seul et bien qu'aucun mot ne soit prononcé. Voila clairement un film où la forme EST le fond.

 

A ceux que ce type de cinéma n'interpelle pas, voici un extrait de ce Koyaanisqatsi, ou plutôt devrais-je dire « l'extrait ». Je devrais dire « l'extrait » en effet, car ce moment a été pour moi un moment de cinéma pur. Certains vous diront que le cinéma est fait pour sensibiliser aux choses de ce monde, cet extrait leur répond que le vrai sens du cinéma est plutôt de rendre sensible. N'attendons pas d'un film qu'il nous dise ce qui doit nous indigner ou pas, nous émouvoir ou pas dans notre monde. Ne considérons pas que l'auteur est là pour sentir à notre place, faisant de nous les pales esclaves de ses perceptions et pensées.  Au contraire, osons-nous à ce cinéma qui nous fait voir parce qu'il nous a appris à regarder. Osons-nous à nous exposer à une expérience plutôt qu'à un discours. Osons faire du film un outil par lequel découvrir ce que nous sommes et ce que nous sommes capables de ressentir. Koyaanisqatsi a cette force brute. Et qu'importe si vous ne vous reconnaissez pas dans le pessimisme de Regio ; et qu'importe si ce regard n'est pas le vôtre, car l'important aura été d'avoir vu avec le regard d'un autre, d'avoir vécu l'espace d'un instant le monde dans la peau d'un autre. Un discours sensibilise ; une expérience transcende. Le risque d'une expérience, c'est qu'elle ne soit pas vécue de la même façon par tout le monde… Mais c'est justement là l'essence d'un art. Alors à ceux qui blâment le cinéma formaliste, qu'ils cliquent sur la fenêtre ci-dessous et osent s'exposer à un pur moment de transcendance par la forme. Et qu'ensuite ils disent s'ils n'y trouvent pas là quelque chose qui va au-delà du simple mot, quelque chose qui relève de l'art, tout simplement.

  

 

Voir l'extrait vidéo

 

 


 

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Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
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