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2 mai 2006 2 02 /05 /mai /2006 01:50

Alors qu'il est capable de brosser de merveilleuses peintures humanistes et universelles comme Elephant Man  ou Une Histoire Vraie, David Lynch s'est aussi illustré par quelques films qui sont de véritables pièges de l'esprit, des puzzles qui surfent sans cesse sur la limite de l'illogisme, et qui sont réputés pour perdre leurs spectateurs. Lost Highway et Mulholland Drive font partie des œuvres qui rentrent dans cette catégorie de films aux ressorts pour le moins énigmatiques. Loin d'avoir pour seule ambition de perdre le spectateur pour le plaisir, la démarche de Lynch y est au contraire d'ouvrir une voie nouvelle dans la peinture de l'humain. Au-delà de la démarche de rupture logique, on parvient à discerner dans ces deux films une cohérence dans le propos qui n'est d'ailleurs pas sans une certaine profondeur. Même, à bien y prendre du recul, on constate que Lost Highway et Mulholland Drive sont deux films qui se répondent et se complètent dans leur démarche. Je me suis donc risqué à la rédaction de cet article pour tous ceux qui ont été séduits par cette démarche de Lynch, tellement originale et déstabilisante, mais qui en sont encore aujourd'hui à s'interroger sur ce qui relève du sens caché ou du non-sens. J'espère aussi que ceux qui ont relégué ces deux films dans les oubliettes de leur mémoire trouveront ici les raisons de se risquer à nouveau dans ces labyrinthes lynchéens...

 

lynch.jpg

 

 

 

Lost Highway (résumé) : quand un homme peut en remplacer un autre...

 

Sorti en 1997, Lost Highway relate l'histoire d'un individu lambda, Fred Madison, qui voit sa vie de couple tranquille basculer à partir du moment où il reçoit sur le pas de sa porte des cassettes-video qui filment l'intérieur de son domicile. Terrifiés à l'idée que leur maison s'est faite visitée sans qu'ils s'en aperçoivent, Fred Madison et sa femme Renee font appel à la police mais sans effet : de nouvelles cassettes-vidéo font surface chaque jour, chacune allant plus loin que la précédente dans l'introspection de leur demeure. Madison n'est pas sans suspecter un étrange individu qu'il a rencontré lors d'une soirée chez Andy, un ami commun du couple. Ce drôle de personnage dont on ignore jusqu'au nom, lui a laissé sous-entendre, suite à un tour de passe-passe des plus mystérieux, qu'ils s'étaient déjà rencontrés dans la maison de Fred, ce dont ce dernier n'a pas souvenir. Cette affaire déstabilise profondément Fred Madison et on va le sentir perdre progressivement pied. Le coup de grâce lui sera porté lorsqu'un soir, il reçoit une énième cassette dans laquelle il se voit tuer sa femme. Renee sera effectivement retrouvée sans vie par la police. Aux vues de la cassette, tous finissent par aboutir à la même conclusion sans appel : Madison a tué sa femme.

  

  

  

Condamné, il se retrouve séquestré dans une cellule où il perd ce qui lui restait de raison. Mais c'est alors qu'il croupit en prison qu'un événement totalement illogique se produit : Madison s'évapore mystérieusement de sa cellule et on retrouve à sa place un jeune homme du nom de Pete Dayton, qui avait disparu depuis peu. Nul ne peut expliquer ce qui s'est passé, ni les gardiens de la prison, ni même le jeune homme retrouvé dans la cellule à la place de Madison. Pete est logiquement libéré pour retrouver sa famille et son quotidien. Commence alors une toute autre histoire.

  

  

Pete Dayton, employé dans un garage, est un proche d'un étrange individu à l'attitude patibulaire : Mr Eddy. Pete va se mettre dans une position inconfortable à partir du moment où il va tomber sous le charme d'une des maîtresses de Mr Eddy : Alice. La blonde pulpeuse aux allures de pin'up intrigue au premier regard car elle est le sosie de Renee, la femme de Madison. Alice parvient sans difficulté à faire de Pete son amant. Jouant de la corde sensible et de ses charmes, elle se dit prisonnière de Mr Eddy et de ses amis. Elle convainc le jeune homme pris dans ses filets de l'aider à se débarasser de son geôlier, Andy. Pete accepte, mais il va rapidement prendre conscience du risque qu'il court lorsqu'il reçoit un appel préventif de Mr Eddy et de son étrange compagnon, le fameux homme mystérieux qu'avait rencontré Madison en début de film.

  

 

Pete ne rebrousse cependant pas chemin, il se rend au rendez-vous que lui a fixé Alice chez Andy. Là-bas, attendant sa proie, Pete découvre des projections de films sulfureux auxquels a participé sa belle Alice. Le jeune homme est troublé, il comprend que sa douce n'est pas si innocente que cela. Malgré tout, ayant déjà mis le doigt dans l'engrenage, Pete accomplit néanmoins, plus ou moins accidentellement, sa sale besogne. Andy, chez qui avait été donné une fête en début de film, est mort. Alice, froide et vénéneuse, invite son compagnon à prendre tout ce qu'ils peuvent et partir au plus vite retrouver leur fourgue, là-bas dans le désert. Pete est sonné, mais il est désormais le jouet de sa muse, il s'abandonne à son projet diabolique.

 

 

Il fait nuit, la route défile sous la lumière des phares. Ils arrivent en plein désert, devant une petite baraque en bois déjà entraperçue précédement dans le film. Cette cabane apparaissait en effet subrepticement dans une des allusions de Madison, elle était alors en feu, ce qui n'est pas sans déstabiliser le spectateur. Le fourgue n'est pas là. Pour l'attendre, Alice et Pete se laissent aller à la luxure. Mais l'érotisme laisse brutalement la place à la surprise. Soudainement ce n'est plus Pete qui se retrouve nu dans le désert, mais Fred Madison qui avait jusque là disparu.

 

 

Madison se lève, cherche des yeux Alice qu'il a vu partir vers la cabane. Il s'y rend, mais pour n'y trouver que l'homme mystérieux, celui qu'il avait déjà rencontré au début du film. Madison se laisse alors progresivement prendre par la peur et s'enfuit au volant de la voiture. On le retrouve un peu plus loin dans un hôtel perdu au milieu du désert. Le film se complait alors à nous perdre en nous faisant rencontrer dans cet hôtel Mr Eddy et Renee en plein ébat sexuel. Fred rentre dans la chambre juste après que Renee l'ait quitté. Ne semblant plus très lucide, Fred capture alors Mr Eddy et l'enferme dans le coffre de sa voiture. Il décide alors de conduire son captif en plein désert, là où il retrouvera presque par enchantement l'homme mystérieux. Eddy finira avec une balle dans la tête.

 

 

 

Alors se conclut ce Lost Highway par une pirouette finale assez étrange : Fred revient chez lui pour s'annoncer à lui-même, par l'interphone, la mort de Mr Eddy. Surpris alors par la police, Fred prend la fuite à toute vapeur, écumant le désert de jour comme de nuit, avec les sirènes de la police le poursuivant. C'est alors qu'il semble de nouveau sombrer dans une de ses violentes crises de folie que le générique final se met à défiler sur l'écran, laissant le spectateur dans la perplexité la plus totale.

 

 

 

Mulholland Drive (résumé) : l'histoire d'un rêve qui laisse place au cauchemar.

 

Sorti en 2001, Mulholland Drive ne précède Lost Highway que de 4 ans. Bien que reprenant les mêmes procédés et la même ambiance glauque que son prédécesseur, ce Mulholland Drive n'en reste pas moins une histoire qui en est totalement déconnectée, du moins du point de vue de l'intrigue. Cette nouvelle mouture de Lynch nous plonge en effet à Hollywood, dans les arcanes obscurs du monde du cinéma. Le film s'ouvre sur une voiture qui arpente de nuit les sillons de Mulholland Drive, une route qui surplombe Hollywood. Le véhicule s'arrête alors sur le bas côté : la passagère, une jolie brune, se montre surprise par cet arrêt inopiné. Les deux hommes à l'avant se retournent alors et se préparent à l'abattre quand une voiture de jeunes gens éméchés vient les percuter de plein fouet. Seule la jeune femme en ressort vivante, mais visiblement sonnée. Elle descend tant bien que mal vers les habitations. Effrayée, ne sachant où trouver la sécurité, elle profite du départ d'un couple de leur domicile pour s'y introduire en douce. Elle ne sait pas encore que la nièce des propriétaires, Betty, vient emménager dès le lendemain.    

 

  A peine arrivée à l'aéroport, Betty s'émerveille de tout ce qui lui tombe sous les yeux. Arrivant de sa campagne perdue dans l'Ontario avec l'espoir de devenir actrice, tout lui semble fastueux et féerique. C'est en rangeant ses affaires qu'elle surprend l'intruse sous la douche. Un brin naïve, Betty la prend pour une amie de sa tante et ne s'inquiète pas plus de cette présence imprévue. Néanmoins, la jeune femme ne va pas tarder à prendre conscience de la réalité de la situation suite à un coup de fil passé à sa tante. S'apercevant néanmoins de la détresse de son inconnue, Betty se décide à lui rendre service. Son invitée, bien qu'elle ait affirmé s'appeler Rita, déclare ne se souvenir de rien de ce qui lui était arrivé. Elle ne se souvient même plus de qui elle est, elle se souvient juste qu'elle a eu un accident.    

                                 

Bien décidée à rendre service à sa nouvelle amie, Betty s'efforce de trouver des indices qui lui permettront de recouvrer sa mémoire. Elle fouille d'abord les affaires que la brune avait sur elle, mais au lieu d'y trouver des papiers d'identité, elle tombe sur des liasses de billets et une clef bleue des plus énigmatiques. Intriguées toutes les deux, elles décident de cacher ces affaires dans une boîte à chapeau.

 

Tandis que Betty et Rita fraternisent, une foule de gens patibulaires se lancent à la recherche de la jeune accidentée. C'est aussi l'occasion de découvrir un nouveau personnage sarcastique et plutôt fanfaron, un jeune réalisateur du nom d'Adam. Les mêmes personnes qui recherchent activement Rita veulent imposer à Adam une actrice pour le rôle principal de son prochain film : une belle blonde appelée Camilla Rhodes. L'impétueux réalisateur n'entend pas se faire dicter ses choix et finit par se faire retirer le film. Adam va cependant vite comprendre que les enjeux semblent plus importants qu'il ne le pensait de prime abord. Son compte est soudainement vidé, il est pourchassé par des hommes de main pour être finalement contraint de rencontrer un drôle de cow-boy dans un ranch quasi surréaliste. Le cow-boy invite Adam à accepter Camilla Rhodes pour le premier rôle. Le jeune réalisateur, raisonnable, finira par se plier à cette étrange exigence.    

 

Alors que se déroulent les déboires d'Adam, Betty passe sa première audition en tant qu'actrice. Loin de démériter, elle fait au contraire forte impression auprès de l'équipe du film. Heureuse et comblée, elle est même invitée à venir assister à un autre casting, celui du film d'Adam. Lors de ce casting, le jeune réalisateur ne manque pas de remplir son contrat et de désigner Camilla Rhodes comme étant la fille de son film. L'espace d'un instant, les regards d'Adam et de Betty s'entrecroisent, mais la rencontre met mal à l'aise la jeune femme qui préfère s'en aller. Son succès à l'audition ne fait cependant pas oublier à Betty l'aide qu'elle a promis à son amie amnésique. Après avoir vu le badge d'une serveuse dans un snack, Rita a un déclic qui lui fait se souvenir d'un nom : Diane Selwyn. Est-ce le sien ou celui d'une proche ? Pour vérifier, elles se rentent toutes les deux à la seule adresse présente dans l'annuaire à ce nom. N'y trouvant personne, elles décident de pénétrer en douce dans l'appartement de cette fameuse Diane Selwyn. Surprise : elle y trouveront le cadavre de la jeune femme recherchée.  

 

                                    

  Cette découverte éprouvent les deux jeunes femmes, mais achève aussi de les rapprocher. Le temps venu de se coucher, Betty et Rita se laissent finalement sombrer dans d'ardents ébats amoureux. C'est dans le sommeil qui précédera l'extase que la belle amnésique fera alors submerger de son esprit un autre de ses souvenirs, celui d'un lieu, un théâtre. Elle se décide à s'y rendre immédiatement et invite Betty à la suivre. Bien qu'il soit 2h du matin, les deux femmes se rendent à l'emplacement rêvé par Rita. Le spectacle auquel elles assisteront sera alors des plus déstabilisants : un mystérieux et émouvant jeu d'illusion basé sur des playbacks avoués et pourtant plus vrais que nature. C'est alors qu'elle cherche des mouchoirs pour essuyer ses larmes d'émotion que Betty trouve dans son sac une boîte des plus énigmatiques. Cette boîte aux reflets bleues, sortie de nulle part, renvoie à la clef qu'avait trouvée Rita dans son sac à elle. Les deux femmes rentrées à leur domicile, la belle brune s'ose à tourner la clef dans la serrure apparente de la boîte. L'objet s'ouvre, la caméra y plonge. Ecran noir.    

     

Sans aucune explication, le film semble recommencer sur de nouvelles bases. Les acteurs restent les mêmes, mais les noms et situations se retrouvent interchangées de manière incompréhensible. Betty se retrouve allongée sur le lit de Diane, le cowboy est présent chez elle et semble être son compagnon. Betty se fait tirer du lit par sa voisine qui la prénomme justement Diane. La jeune femme retrouve ensuite la belle Rita pour de nouveaux ébats, mais qui ce coup-ci, la belle brune arbore un autre nom : Camilla Rhodes. Les personnalités ne sont plus les mêmes : Betty qui était joyeuse et si doucement naïve s'est transformée en une Diane aigrie et défraîchie ; à l'inverse, celle qui était traumatisée par son accident est substituée par une femme aussi aguicheuse que sûre d'elle. Les deux femmes se disputent, Camilla veut cesser leur relation.

 

Diane et Camilla se retrouvent sur un plateau de tournage. Adam est présent. Camilla occupe le premier rôle et se retrouve sous le feu des projecteurs. Adam, visiblement son amant, profite d'une explication de scène pour enlacer la belle brune. Diane est ici reléguée au rang de simple spectatrice, jouant visiblement dans le film un modeste second rôle. Elle observe la scène, jalouse et meurtrie.    

 

                               

Toute l'équipe du film se retrouve alors à une grande soirée dans laquelle Diane se sent des plus mal à l'aise. Pendant qu'elle expose son cursus d'actrice ratée, elle observe Camilla qui se pavoise au bras de son bel Adam, son futur mari. Par passion et par jalousie, elle se décide à engager un tueur, l'un de ceux rencontrés d'ailleurs auparavant, pour tuer son ancienne amante. Ne cessant de broyer du noir, Diane va finalement toucher le fond de sa déprime et, accablée par ses illusions et ses déceptions, finit par se tirer une balle dans la tête. Mulholland Drive se finit ainsi, sur le corps de Diane, mort sur son lit, à la façon dont Betty et Rita ont pu le découvrir au milieu du film. Encore une fois, comme Lost Highway, le film se conclut de la façon la plus déstabilisante qui soit.

 

 

 

Deux films à la démarche similaire.

 

Ceux qui auront vu Lost Highway et Mulholland Drive n'auront pas manqué de remarquer le grand nombre de similitudes qu'entretiennent les deux films entre eux. Certes les deux histoires sont totalement différentes, néanmoins on retrouve le même type de narration et la même structuration de l'intrigue. L'un comme l'autre, la logique de l'histoire se retrouve soudainement chamboulée, sans aucune justification ni explication. Dans Lost Highway, Madison est soudainement substitué par Pete, puis à la fin Pete est alors lui-même remplacé par Madison. Pour Mulholland Drive, c'est une boîte qui mystérieusement interchange les rôles. Betty l'actrice prometteuse devient Diane l'actrice ratée ; la serveuse Diane devient la serveuse Betty, Rita devient Camilla Rhodes, etc…...

 

 

Cependant, on constate que malgré cette rupture logique qui s'opère dans les deux films, des passerelles sont sans cesse tendues, comme des connecteurs logiques qui n'en sont pas vraiment. Dans Lost Highway, c'est le cas de personnage comme Renee/Alice qui est présente dans les deux parties, mais aussi d'Andy, l'homme mystérieux, ou encore Mr Eddy/Dick Laurent. Parfois ces connexions sont des détails, ce qui leur donne un côté intrigant. C'est le cas par exemple quand dans Lost Highway, Pete entend le morceau de saxophone joué par Fred dans sa radio. C'est aussi le cas lorsque l'étage de chez Andy est le même que les couloirs du Lost Highway Hotel, avec des chambres numérotées. Enfin, c'est le cas quand Fred, à la fin du film, vient dire dans l'interphone que Dick Laurent est mort, accomplissant ainsi une boucle inattendue avec le début. Dans Mulholland Drive, on retrouve également ces petits liens étranges, comme l'homme à la moustache blanche que l'on retrouve comme gérant d'hôtel puis comme présentateur au théâtre Silencio. On pourrait parler aussi de la fameuse clef bleue qui apparaît sous diverses formes tout le long du film. Enfin, il est intéressant de constater qu'Adam ne subit aucun changement suite au grand bouleversement de rôles et opère ainsi une continuité inattendue entre les deux parties du film.

 

   

Ces liens jouent un rôle étrange dans la narration de ces deux films, car loin de nous donner des éléments d'explication, ils n'ont en fait aucune cohérence logique. "Pourquoi sont-ils là ? " peut-on alors légitimement se demander. A quoi servent-ils ? Leur utilité est aussi inattendue que subtile. Ces liens ne servent pas à donner une logique, car au fond il n'y en a pas. Ils sont plutôt là pour mettre le spectateur dans un état de déséquilibre constant. Si Lynch avait donné une logique cohérente à son film, le spectateur ne serait plus déstabilisé psychologiquement : la logique le ferait revenir sur ses deux pieds. A l'inverse, si Lynch s'était trop affranchi de la logique, le spectateur aurait décroché, il aurait perdu définitivement l'équilibre et serait tombé. En disséminant un peu partout dans son film ce genre d'éléments qui semblent donner un commencement de logique au tout, le spectateur ne décroche pas… pour un temps. A bien y regarder, ces éléments arrivent toujours à moment régulier, au moment où on allait lâcher et se dire que de toute façon, il n'y avait rien à comprendre. C'est à ce moment où on est à deux doigts d'abandonner l'effort qu'un de ces faux-indices apparaît et nous incite à poursuivre l'effort en pensant qu'il s'agit de la première clef de compréhension …alors que ce n'est pas le cas.

 

  

Quel est le but de Lynch à jouer ainsi de ses spectateurs ? Quel intérêt a-t-il à le maintenir dans ce déséquilibre constant ? L'idée est pourtant simple : il suffit d'être attentif aux sentiments que déclenche chez nous le visionnage de ces deux films. D'un côté, le fait d'être sans arrêt mis en porte-à-faux est intellectuellement très inconfortable voire parfois éprouvant : on ne peut pas dire que ce soient les meilleurs conditions pour que le réalisateur puisse faire passer un message ! Mais c'est justement là que se trouve tous le sens de la démarche de Lynch : le but n'est pas de délivrer un message ou de dispenser une morale. Lynch cherche avant tout à transmettre un sentiment, une sensation. Or une sensation, on ne la communique pas avec un discours mais au travers d'une expérience. Mettre l'esprit du spectateur en déséquilibre constant c'est justement une excellente manière de l'ouvrir à de nouvelles sensations. Etre en déséquilibre permet de se connecter à la logique habituelle, à la façon courante de pensée. L'affranchissement de toute logique déconnecte finalement le spectateur de sa raison et de sa pensée et nous laisse finalement pour seul outil de jugement nos seules sensations.

 

  

Voila pourquoi au fond Lost Highway et Mulholland Drive sont volontairement déconnectés de la logique. Cette rupture est totalement volontaire et ne cherche qu'à nous rendre sensibles aux sentiments mis en exergues dans ces deux films. Et c'est parce que les sentiments qui intéressent Lynch dans ces films sont au fond des sentiments primaires et instinctifs, qu'ils sont justement déconnectés de la raison de l'homme, qu'il a finalement décidé d'opter par ce type de narration totalement anti-conventionnelle. Pour comprendre les sentiments profonds évoqués dans les deux films, la raison et les reconstructions intellectuelles ne servent à rien. Il faut d'abord les éprouver et c'est ceux à quoi tendent exactement ces deux films. Ces films ne sont que des expériences à ressentir ; comprendre et interpréter la sensation relève ensuite de la démarche personnelle de chaque spectateur et Lynch ne veut pas y intervenir.

 

 

 

 

 

 

A suivre sur la page suivante !!

 

 



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Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
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commentaires

l'homme-grenouille 13/08/2013 19:01

Oui effectivement, et ça fait plaisir de voir des gens accepter cette idée. J'ai l'impression que c'est un truc très français ça, de vouloir tout rationaliser et de ne pas se satisfaire de l'aspect
purement empirique de certains films. Bon en même temps je dis ça, mais en écrivant un article pour le dire, ne suis justement pas en train de rationaliser ?

Comme quoi, on se refait pas...

Raven 10/08/2013 20:54

"Pour comprendre les sentiments profonds évoqués dans les deux films, la raison et les reconstructions intellectuelles ne servent à rien."

Je suis content de lire enfin ça sur des films où les décryptages les plus tordus et les plus chiants se sont multipliés parce que les spectateurs veulent absolument qu'un film soit compris par le
biais de sa structure narrative. Mulholland Drive et Lost Highway ne sont pas des puzzles et Lynch le dit lui même, il construit ses films en assemblant des idées, des impressions, il ne suit pas
une logique narrative mais sensorielle et émotionnelle.

Startouffe 20/12/2009 17:00

Merci à tous...Même si je passe un peu tard pour répondre et que sûrement aucun des posteurs ne repassera d'ici sur cette page, je tiens à tous les remercier de leurs commentaires.

Je me permets néanmoins une remarque au sujet de ce que disais Armelle. je comprends parfaitement ta réaction, je suis le premier à pester quand un réalisateur s'amuse à perdre le spectateur juste pour le perdre et qu'il n'est pas cohérent dans le propos qu'il tient. Néanmoins, ce n'est pas le sentiment que j'ai avec les films de David Lynch. Même si ce réalisateur maintient une sorte de flou artistique, son scénario est construit de telle manière à ce qu'il joue avec le spectateur et lui envoie un certain nombre de pistes pour le raccrocher justement quand il risque de se laisser submerger...

Enfin, personnellement, les films de Lynch sont toujours pour moi des expériences à part entière qui ont une véritable cohérence dans ce qui est mis en place même si, je te l'accorde, on sort là bien loin de la trame classique d'un scénario.

En tout cas, c'est toujours un plaisir d'avoir de tes nouvelles chère Armelle, et un plaisir de passer par ton blog. Au plaisir de se revoir virtuellement...

Zimon Britt 21/05/2008 06:55

TRES BON BLOG!

Armelle B. 29/10/2007 12:47

J'ai découvert récemment Mulholland Drive que j'ai apprécié sur le plan esthétique et pour l'excellente interprétation des deux actrices. Mais j'avoue que j'ai lâché prise dans la seconde partie qui m'est apparue incohérente. Cependant je ne peux nier que ce film ne m'ait fait une forte impression de par son atmosphère étrange, le traitement de l'image, l'ambiance angoissante et glauque. Le talent est là mais la lisibilité reste difficile. C'est dommage, car il faut tout de même qu'un scénario soit construit pour vraiment véhiculer des idées, doivent-elles être au second degré. Mais, il est très intéressant d'en parler et j'apprécie ton article. A bientôt. ARMELLE

bob 21/07/2007 23:19

Je viens de découvrir ton blog en recherchant des informations sur le très bon "Mulholland Drive". Je dois dire que c'est un très bon blog. Je vais y passer un bon bout de temps à l'étudier.
Bonne continuation.

Guitou 28/05/2006 11:18

Acte I des traces laissées par le Guitou dans le startouffodrome !

Bravo pour le blog ! J'ai lu quelques articles (je lis à la vitesse d'une tortue pour les apprécier pleinement ... ) que je trouve de grande qualité (mise en page agréable, bonne lisibilté et organisation du discours plutôt sympa) ...
Pas mal également l'idée de donner envie au lecteur de découvrir les films que tu as pu apprécier ou de reconsidérer certains avis, que l'on a pu exprimer un peu trop vite ...

Revenons à cet article ...à titre perso, je n'ai vu que Mulholland Drive ; le film m'a décontenancé assez vite de par son apparent manque de cohérence, vu que je recherchais dès son début les éléments qui permettant de nous "caser" dans le film, de saisir son propos ... assez vite je me suis lassé mais j'ai tout de même regardé jusqu' au bout pour assister à un épilogue susceptible de donner une explication à quelques scènes étranges du film (j'en ai été pour mes frais !).

Peut-être qu' à la lumière de ton article, une leçon à tirer est qu'il ne faut pas nécessairement guetter, décortiquer, le moindre événement d' un film pour lui fournir une explication ou augurer de ce qui va se passer ... mais simplement assister à la projection et apprendre à vivre les émotions que le film suscite sur le moment ? ("Apprendre" car j'ai l'impression que par réflexe, on a tendance à tout analyser et à considérer une projection cinématographique comme un flot d'informations desquelles il faut dégager une histoire cohérente ...ce type de film remet le cinéma à sa place de pur spectacle).

Encore une fois, très intéressant ton blog, car il éveille également la réflexion chez le lecteur ...

Quoi qu'il en soit, je vais essayer de me rechopper ce fichu film afin de me le revoir un tcho coup ... (ca me rappelle un dialogue via MSN ca ..)
En espèrant de nouveaux articles pour ce blog, a + !

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