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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 18:12

 

Eh voilà ! Comme la bonne vieille bûche Noël, comme les sacrées soirées en présence de toute la famille, il est dans les habitudes de fin d'année de voir fleurir sur tous les blogs les classements ; tops ; rétrospectives et bilans concernant l'année qui vient de s'écouler. Bien évidemment, ce blog n'échappera pas à cette fièvre tant j'avoue m'être laissé docilement contaminé au fur et à mesure des années. Occasion de piocher quelques films qui semblent sympathiques ; de faire un petit listing pour ceux qui voudraient rattraper leur retard, ou bien tout simplement occasion de faire le point sur l'évolution du cinéma actuel ; ces bilans ont des mérites multiples dont je me garderais bien cette fois-ci d'en faire l'énumération. Je suis persuadé que chacun sera retrouver ce qu'il cherche dans ce type d'article, et j'espère à ce titre que mon humble contribution personnelle saura tous vous satisfaire à ce niveau…

2010, il faut bien se l'avouer n'est, dès le départ, pas vraiment une année comme les autres. Tout d'abord c'est l'année par laquelle une décennie prend fin : la décennie 2000. C'est l'occasion donc de jeter un œil sur ce qu'on retiendra de l'évolution de notre apprécié septième art durant cette période. Car – oui ! – il semble bon de préciser que la fin de l'année 2010 marque bien la fin de la décennie, et non 2009 comme beaucoup l'ont vraisemblablement cru ou admis l'an dernier en étalant leur multitude de bilans décennaux. Bon, après c'est sûr, on peut ne pas être tatillon sur les principes et fixer les règles que l'on entend. Après tout c'est ce qu'Allociné fait depuis quelques temps : l'an dernier le site a voulu célébrer la fin de la décennie en l'amputant d'une année : qu'à cela ne tienne – et qu'importe la logique du calendrier ! – il l'a fait. Cette année, ce fut d'ailleurs l'année d'un nouvel acte de toute puissance d'Allociné sur sa communauté : il a voulu amputer ses utilisateurs d'une note qui les dérangeait : eh bah ils l'ont fait aussi ! Difficile sur un blog hébergé par Allociné de ne pas parler de ce premier gros changement survenu sur le site : la suppression du zéro. Alors, bien sûr, on nous l'a surtout vendu comme étant l'arrivée d'une étoile en plus dans le barème, faisant passer la notation de 4 étoiles à 5 étoiles, mais la réalité c'est qu'en fait rien n'a changé, puisque le zéro a disparu. Concrètement, pour nous utilisateurs du site, rien ne change vraiment sauf que les moyennes se retrouvent forcément gonflées artificiellement. C'est les annonceurs qui doivent être contents ! Vous allez me dire qu'il est bien étrange de commencer un bilan de 2010 par cela, mais finalement le déclin de ce site ne fait que trahir un déclin plus général qui touche tout le cinéma et qui s'est d'ailleurs ressenti toute l'année…

Daniel Radcliffe. Warner Bros. France Walt Disney Studios Motion Pictures France Chloe Moretz. Metropolitan FilmExport

En effet, si j'avais à faire un bilan de cette année 2010 passé dans les salles obscures, c'est sûrement l'accablement qui la caractériserait le mieux… Je sais que je suis du genre à me plaindre à chaque année, que certains mettent cette intransigeance sans cesse croissante sur le durcissement de mes goûts plutôt que sur la dépréciation de la qualité des productions annuelles, néanmoins il me suffit de regarder mes classements des années précédentes pour constater que le passé est peuplé de films qui m'émeuvent toujours autant aujourd'hui alors que ceux de 2010 qui ont suscité des émotions semblables se comptent sur les doigts d'une main. Alors bien évidemment, même si ces données sont purement suggestives, elles me font néanmoins dire que ceux qui ont fui les salles obscures en 2010 n'ont pas forcément perdu grand-chose et que cet article devrait leur permettre de vite rattraper leur retard. En effet, pour 112 films vus cette année au cinéma (en comparaison des 115 vus l'année dernière) je suis passé de 11 films qui m'avaient totalement conquis et auxquels j'avais attribué les 4 étoiles d'alors (qui en valent 5 aujourd'hui avec le nouveau système de notation), à seulement 4 films pour cette année 2010 ! L'horreur ! L'ennui ! Le pire c'est que ce chiffre aurait pu drastiquement monter si les distributeurs l'avaient voulu ! Car en effet, et c'est presque un phénomène aussi préoccupant qu'il prend de l'ampleur : beaucoup de films de qualité ne trouvent plus de distributeurs pour occuper les salles obscures et se retrouvent ostracisés dans la case du « Direct to DVD ». Fini le temps où seuls des films comme L'attaque des zombies mangeurs d'ours ou bien encore Elle est trop bien qu'elle a plus ses lunettes et ses boutons semblaient être réservés à cette triste catégorie. Maintenant des films comme Moon, réalisés par Duncan Jones, avec Kevin Spacey dans le casting et Clint Mansell à la musique se retrouvent bannies de la distribution. Même sort pour le Towelhead de l'Oscarisé Alan Ball, qui pourtant pouvait afficher fièrement un casting comprenant Aaron Eckhart et Toni Collette… Ces deux films ont été pour moi de vraies claques et auraient fait partie des films à 5 étoiles si seulement la Sainte Inquisition cinématographique des distributeurs n'avait pas jugé – pour nous – qu'aucun public ne s'en satisferait. Cette tendance est pour moi assez inquiétante car elle traduit une réelle entrave pour les films qui cherchent l'audace et non le produit usiné. D'ailleurs, sur les quatre rares films dont je vous parle – et qui siègent bien évidemment au sommet du Top 10 à venir – il est bon de savoir que l'un d'entre eux à failli finir à la trappe parce que le réalisateur ne voulait pas repasser à la table de montage à la demande des distributeurs (cf. le n°1 du classement ci-dessous) et un autre ne doit son existence qu'à l'autonomie d'un réalisateur de génie qui possède désormais tous les moyens pour imposer sa différence (cf. le n°2 du classement à venir). Autant le dire donc : espérons que cette tendance saura s'inverser dans les années à venir car je commence à nourrir quelques craintes à l'encontre du dynamisme et de la diversité du cinéma en général.

Xingu Films     

Pour finir d'ailleurs ce tour d'horizon de 2010 avant d'attaquer les traditionnels classements que je vous propose, je pourrais effectivement terminer en insistant sur ce qui me semble avoir été la caractéristique maîtresse de cette année : l'usinage ; la standardisation… Ce qui m'a choqué c'est que cette année encore, les grands noms du cinéma se sont encore une fois révélés décevants de par leur classicisme ou bien leur esprit brouillon : les Coen (une fois n'est pas coutume) m'ont laissé septiques avec leur Serious Man, Ridley Scott a été efficace sans plus avec son Robin des Bois, de même manière que l'a été David Fincher et son Social Network. Pire encore, Scorsese m'a accablé par son Shutter Island et Kitano m'a quant à lui totalement ulcéré par ces deux derniers méfaits : l'immonde Outrage et l'ennuyeux Achille et la tortue… De même, on n'aura pas eu le droit à un bon gros pop-corn movie, ou du moins à un bon blockbuster accessible et jouissif dans la simplicité et la limpidité de sa démarche : pas de Spider-man cette année, ni de Transformers ou de District 9 : juste le minable Skyline ou bien encore l'insipide Dernier maître de l'air. De leur côté, les grosses licences n'ont pas su pour ma part assurer leur rôle de valeur sûre : ce n'est pas ce pauvre Harry VII Potter, tronqué qu'il fut en deux, qui allait relever le niveau, ou bien encore ce miteux Apprenti sorcier sorti des studios Disney. Dans ce registre des licences à succès, seul Shrek a su tenir le niveau ; reléguant une fois n'est pas coutume le Pixar de l'année, en l'occurrence un Toy Story 3 qui pour ma part manquait cruellement de fond et d'imagination.

Takeshi Kitano et Kanako Higuchi. Océan Films Noah Ringer. Paramount Pictures France Leonardo DiCaprio et Mark Ruffalo. Paramount Pictures France

Alors pour nous détourner de l'idée que les grands studios n'avaient rien à nous proposer de neuf, ces derniers nous ont quand même sorti le concept de l'année : les films en 3D ! Ils ont osé nous le ressortir, ce vieux gadget des années 80 : les lunettes 3D ! A part encore augmenter le prix de la place de cinéma et offrir une nouvelle gamme de téléviseurs hors de prix, l'intérêt n'en a été que minime, et seul Piranhas 3D d'Alexandre Aja dont on dit beaucoup de bien semble s'être sorti du lot pour son côté fun et décomplexé (même si personnellement je n'ai pas pu en juger, donc à vous de vous faire une idée). Et ce n'est pas les « comédies sociales à la française » qui rattraperont le tout : entre l'ineffable Copie conforme ou la pathétique Tournée d'Amalric, toutes les productions hexagonales de cette année que j'ai vu n'ont fait qu'accompagner cette lente agonie du septième art français dans une glose mondaine totalement vaine et déconnectée de son art et de son monde en général. De cette mélasse, seul Jean Becker et sa Tête en friche, Delepine et Kervern avec leur Mammuth, ou bien encore le tardif mais salvateur Nom des gens ont su finalement maintenir l'espoir en un cinéma personnel et humain venu de France… Auraient pu sauver la donne le cinéma issu des pays d'extrême-orient comme cela a pu être le cas dans le passé mais, plombé par une distribution exécrable, qui reste atone alors qu'elle pourrait se développer, ces films n'ont su émerger. Je retiendrais à ce titre un film symptomatique de cette situation, Breathless, qui paraît-il est super mais qui n'a pas eu la bonne idée de sortir chez moi (Note : J'habite Lille, seulement la quatrième métropole de France avec 1 million d'habitants…) Quelle malédiction cette année… Alors finalement que retenir de positif de cette année une fois qu'on a passé le temps des complaintes ? Pour en parler je vous propose donc de vous reporter – enfin ! - sur ce qui reste le sujet majeur de cet article : « le meilleur de 2010 » :

 

 

 

 

 

 

Top 10

 

 

 

1. Pathé Distribution Mr. Nobody

 

 « Prétentieux », « vain », « repoussant d'intelligibilité », « une construction en labyrinthe qui masque le manque d'inspiration » : voilà ce qu'on pouvait lire de la part de nos maîtres à penser le cinéma (pour reprendre l'expression de l'ami JW), j'ai nommé les Inrocks, Studio Cinélive, ou encore TéléCinéObs. On parle même de « cinéma malade » chez les Cahiers du cinéma. Il est bien rare d'entendre une telle virulence de la part de ces mêmes jeteurs d'opprobres même quand ceux-ci en viennent à évoquer les pires navets de l'industrie américaine ou bien encore des vagues élucubrations d'un Godard sous Tranxène cocaïné. Qu'il est révélateur de voir que lorsque la plupart a droit aux ignorances polies ou bien au respects dû aux « artistes », certains autres films peuvent au contraire susciter de telles réactions épidermiques. Qu'est-ce que ce Mr Nobody a fait pour susciter autant de virulence ? Son crime a vraisemblablement été de chercher à bouger les lignes, de se libérer des contraintes pour aller au-delà de ce qui a déjà été mille fois dit. de juste s'efforcer de s'exprimer avec le plus d'enthousiasme et de passion avec le plus d'intensité possible. Bref, Mr Nobody est coupable de crime d'amour : il n'a pas respecté les valeurs et les choix qu'ont fixé pour lui les figures patriarcales qui régissent les unions tolérables en terme de septième art. Un film de passion condamnable ? Quelle ineptie ! Si c'est ainsi qu'on attente au cinéma, qu'on le rend « malade », alors je suis prêt à me damner pour cette cause et passer dans le camp des cellules cancéreuses…

Pathé Distribution Jared Leto et Diane Kruger. Pathé Distribution Pathé Distribution

Alors, peut-être que si vous n'avez pas eu l'occasion de découvrir ce film, vous restez septiques face à cette tirade de principe que je viens de vous faire. Après tout, soutenir la liberté de ton est une chose, mais encore faut-il savoir où elle nous emmène. Si c'est pour se retrouver à l'intérieur d'un vagin pour assister à une vulgaire pénétration comme ce fut le cas cette année dans Enter the void : non merci ! Pourtant ce n'est pas ce type de démarche provocatrice qui est à l'origine du courroux critique à l'égard de Mr. Nobody. Il y a même fort à parier que le réalisateur de ce film, Jaco Van Dormael, n'a jamais pensé provoquer qui que ce soit à mener ce genre de démarche. C'est qu'après tout, Mr. Nobody n'a aucune autre prétention que celle de parler d'amour, de parler de choix, de parler de vie... Est-ce cela être « prétentieux » ? Par ce film, Jaco Van Dormael a juste voulu sortir des sentiers battus ; il a voulu offrir une oeuvre intense, qui se débarasse des conventions d'usage pour s'efforcer de toucher la grâce dans une sorte de tourbillon narrative autant captivant qu'il est riche. Ainsi, notre cher Nemo Nobody, le héros, n'est jamais présenté de manière linéaire ou figé : il est sens cesse construit au travers des multiples vies que ses choix pouvaient construire. Bref, voilà un film qui entend nous offrir des alternatives dans sa façon de traiter son sujet, sans nous limiter à un traditionnel sentier cloisonné… Mais visiblement, offrir au spectateur un personnage qui n'est pas immuable et rigide, mais plutôt un personnage qui est le fruit d'une construction, d'un choix, et donc de doutes, c'est « repoussant d'intelligibilité ». Faire réfléchir le spectateur : quelle prise de tête ! Mais qu'aurait dû faire Jaco Van Dormael pour séduire alors ces plus acerbes détracteurs ?

Toby Regbo et Juno Temple. Pathé Distribution Pathé Distribution Sarah Polley. Pathé Distribution

En fait, le cœur de l'animosité à l'égard de Mr Nobody est là : c'est que justement Jaco Van Dormael n'a pas fait ce que ces gens là attendaient de lui. Von Dormael, c'est un réalisateur belge, et un réalisateur belge, ça fait du Dardenne. Un réalisateur belge ça ne cherche pas à stimuler les sens par « un labyrinthe de l'esprit » comme cherche à le faire ce Mr Nobody. Un réalisateur belge ça ne cherche pas à séduire par l'esthétisme formel. Un réalisateur belge doit clairement mettre en avant un message d'actualité, une dénonciation d'une certaine forme d'injustice sociale, et non pas chercher à explorer l'intérieur de la nature humaine par un jeu de tourbillons d'émotions exaltées. « C'est trop grand pour lui » dit d'ailleurs le Nouvel Observateur du film de Jaco Van Dormael. Le message est clair : il fallait rester à sa place. Il fallait juste narrer linéairement une histoire sans ambiguïté.  Ne pas chercher à nous toucher intérieurement et juste se contenter de nous laisser telle quel, avec notre système de représentations laissé intact. C'est en tout cas ce qu'il faut croire des reproches qui sont faits à ce film à en lire ses détracteurs. Mais sincèrement, le propre de l'art n'est-il pas justement de susciter de l'émotion ? Sans bouleversement de nos représentations, on n'est plus dans l'émotion de la découverte, mais dans la simple réaction conditionnée à un stimulus. Personnellement, je pense que c'est plutôt ce cinéma là, le cinéma prôné par les détracteurs de ce Mr Nobody qui est vain. Alors certes, après chacun est libre de ne chercher dans le cinéma qu'à se conforter dans ses croyances établies plutôt que de chercher à être bouleversé. Mais de mon côté, je recherche le frisson, et ce Mr Nobody a été pensé, écrit et tourné pour créer un frisson, qui plus un frisson à la portée de tous puisque ce qu'évoque ce film possède une remarquable portée universelle. Alors que tous ceux qui s'étaient abstenus à cause de ces critiques méprisantes, que tous ceux qui avaient peur d'un film tordu, vous avez désormais un devoir intérieur : voir ce Mr Nobody ! Qu'il vous plaise ou non, qu'il vous parle ou non, au moins vous aurez vu un film entier, sincère, et d'une totale cohérence avec sa démarche. Si l'émotion de ce film vous échappe, au moins ne pourrez pas dire que c'est faute de l'avoir vu… Pour ma part cette émotion ne m'a pas échappé : j'en fais même mon film préféré de cette année 2010…

 

2.  Inception

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On dira ce qu'on voudra mais, dans cette dernière décennie, Christopher Nolan a clairement su imposer sa patte et son style au monde du septième art. C'est d'autant plus admirable que son cinéma peut apparaître austère et démesurément complexe aux yeux du grand public. Malgré tout, grâce à la carte Batman qu'il a su jouer avec brio, Nolan est parvenu, le temps de deux épisodes dédiés aux aventures de l'homme chauve-souris, à gagner le public à sa cause. Cette cause, c'est celle de la sophistication scénaristique et technique. Inception, c'est l'expression pure de ce cinéma nolanien qui démontre qu'il a sa place dans le paysage audiovisuel mondial, et une place de choix. En effet, Inception c'est tout ce que Nolan affectionne au cinéma mais qui fait pourtant rencontrer de nombreuses réticences de la part des distributeurs et des spectateurs frileux. Inception c'est un concept de départ déroutant qui ouvre un champ de possibilités assez étourdissant : ici, il s'agissait de mettre en scène des pirates du rêve, qui pénétraient l'esprit de leurs victimes lors de leur sommeil afin d'en extraire des informations ou d'en modifier notre façon de penser. Voilà qui est osé. Mais à cela s'associe une mise en forme qui répond à une exigence ultime : l'élimination des instants inutiles. Ainsi l'histoire est-elle triturée de telle manière à ce qu'elle soit d'une densité maximale afin que le cerveau soit perpétuellement sollicité. Alors certes, Inception déstabilise, Inception est susceptible de perdre des spectateurs en route, mais la réalité c'est surtout qu'Inception a été un carton dans les salles : preuve que la formule Nolan est une formule qui marche, pour peu qu'on accepte de s'y livrer.

Ellen Page et Leonardo DiCaprio. Warner Bros. France Joseph Gordon-Levitt. Warner Bros. France Leonardo DiCaprio et Marion Cotillard. Warner Bros. France

Si Nolan est aussi exigent, c'est pour offrir à son spectateur une œuvre totale : une œuvre qui interpelle perpétuellement, et qui touche aux questions les plus profondes qui nous animent. Pour se faire, Nolan élabore un vrai piège de l'esprit, un peu à l'image des architectures de ces fameux extracteurs que met en scène ce film. Il s'agit de faire arpenter à notre esprit un chemin qui l'amène progressivement à s'ouvrir au propos du maître. Or, et c'est la force de Nolan maintenant qu'il s'autoproduit en partie, c'est qu'il dispose désormais de moyens conséquents pour donner la forme nécessaire à faire en sorte que ce cheminement s'opère dans la séduction, la captation… la jouissance. Quand le spectateur est respecté à ce point : qu'on lui offre du plaisir et de la matière à réfléchir, moi j'appelle cela du grand cinéma, et malheureusement aussi du cinéma exceptionnel. Malheureusement parce qu'au fond ce cinéma est trop rare : combien de temps à attendre avant le prochain film du maître Christopher ? En tout cas d'ici là, je vous invite à déguster et déguster encore ce qui fut pour moi l'un des plus grands crus de cette année : Inception…

 

3.  Kaboom

 

Surprenant titre de la part de Gregg Araki, l'auteur subtil du magnifique et audacieux Mysterious Skin. « Kaboom ! » : c'est littéralement l'onomatopée anglaise qui correspond au bruit d'une explosion et qu'on pourrait traduire en français par « Boom ! » voire même « Badaboom ! » Ce titre n'est pas un hasard : car Kaboom fait effectivement l'effet d'une bombe, et l'onomatopée reste encore la façon la plus directe et la plus claire d'en transcrire l'idée. Car cette bombe, c'est cette bombe à hormones qu'est l'adolescence et qui trouve enfin son exutoire à la sortie de la tutelle parentale : la fac. En effet, Kaboom n'a nulle autre prétention que de saisir cette adolescence et notamment la sève qui l'anime.  Alors que la même semaine sortait dans les salles un film qui cherchait à poser le concept au travers d'un portrait très posé et très mondain de la vie adolescente (Les amours imaginaires), Kaboom lui entendait mettre les pieds dans le plat, ou plutôt la tête des spectateurs dans la marmite d'énergie débordante de la jeunesse en fusion. Il peut y avoir rejet, il peut y avoir addiction, comme il peut y avoir rechute. Désormais plongé dans la vie active et dans le ramollissement phallique propre à ceux qui s'encroûtent malgré eux dans le train-train des obligations du quotidien, je me suis personnellement retrouvé dans le troisième cas. Le rejet aurait pu survenir, mais c'est finalement la montée de sève arakienne qui m'a fait replonger. La rechute vers l'adlescence tardive fut vertigineuse et mon retour dans cet univers fut jouissif.

Juno Temple, Thomas Dekker et Haley Bennett. Why Not ProductionsJuno Temple et Thomas Dekker. Why Not Productions Chris Zylka. Why Not Productions

Car oui, c'est ce qui fait la force mais aussi le potentiel hermétisme de ce film : n'allez pas chercher dans ce Kaboom une histoire tel qu'on l'entend traditionnellement, ni même un message au sens premier du terme. Kaboom, c'est une démarche, un état d'esprit, une expérimentation de sensations. Or, comme toutes les sensations propres à l'âge décrit, celui de nos héros, elles sont exacerbées. Ainsi le film flirte assez volontairement avec le non-sens et le ridicule, semblant canaliser difficilement son énergie débordante ; mais c'est en fait une excellente façon de jouer de nous. Ne sachant jamais comment prendre le film, le spectateur est toujours plus ou moins en porte-à-faux entre un film qui cherche à maintenir un minimum de crédibilité et un film qui entend se lâcher totalement. Bref, ce film est à l'image de la population qu'il décrit : entre la recherche de considération et le défouloir total. Personnellement, plus qu'une sensation nostalgique ou d'un goût pour l'irrévérence frôlant l'immaturité, Kaboom a su surtout me séduire totalement par sa démarche empirique et la liberté de ton qu'il entendait se donner. Pour moi c'est LA bouffée d'oxygène dans cette année qui fut pour moi un long exercice d'apnée prolongée… Merci Gregg Araki…

 

4. Metropolitan FilmExport Kick-Ass

 

Des films jusqu'alors évoqués, Kick Ass est sûrement celui qui a rencontré le plus large écho positif de la part des critiques et des spectateurs de tous genres. Pourtant je suis persuadé que j'en surprendrai plus d'un à le faire figurer si haut dans la hiérarchie de mes estimes de l'année. En effet, qu'il s'agisse de l'ami JW qui reconnaît les nombreuses qualités de ce film mais sans avoir été envoûté, du très DanielOceanAndCo qui en a vanté les mérites lors de sa critique mais ne l'a finalement même pas fait figurer dans son Top 10, ou bien encore de mon entourage proche, aucun n'aurait fait de ce Kick-Ass un des grands films de l'année.  Je leur concède néanmois une chose : la conquête ne fut pas immédiate me concernant. A la première vision j'avais vraiment apprécié le spectacle, mais ne parvenant cependant pas à le considérer comme un « must » face auquel je n'ai aucune réserve à formuler. Et comme quoi des fois noter des films peut nous apporter quelque-chose dans notre façon de vivre notre cinéphilie, c'est en voyant mon indécision chronique face à la note que j'ai attribué à ce film que je me suis finalement décidé à le revoir une deuxième fois… Puis une troisième juste pour le plaisir ! Oui, il m'a fallu du temps pour vraiment assimiler la démarche de ce film et y adhérer totalement, mais le résultat est là : J'ADORE Kick-Ass…

Chloe Moretz. Metropolitan FilmExport Aaron Johnson. Metropolitan FilmExport Christopher Mintz-Plasse et Aaron Johnson. Metropolitan FilmExport

J'adore Kick-Ass tout d'abord parce que c'est un film qui prend soin de son spectateur : il est rythmé, drôle, et sait se présenter comme un spectacle modeste : de quoi donc attirer la sympathie. Mais là où je trouve que Kick-Ass parvient à passer un palier supplémentaire, c'est dans sa façon de basculer progressivement d'une gentille parodie des films de super-héros, à une vision acerbe et acide des mœurs de notre société. Je pense d'ailleurs que c'est dans ce basculement que le film a quelque peu perdu ses spectateurs : ils ne s'attendaient pas à une telle noirceur et ne l'ont peut-être pas assimilé comme telle. Car oui, Kick-Ass c'est certes l'histoire d'un gentil petit gars qui pense un peu naïvement qu'il suffit que quelqu'un se dévoue pour qu'e le monde devienne plus juste ; mais c'est aussi un film où les gentils perdent ; ou la population abandonne ses héros ; et où la violence est désormais banalisée au point de faire rire ceux qui savent s'en protéger au détriment de ceux qui s'y exposent naïvement. Kick-Ass c'est le film où la meilleure éducation à donner à sa fille pour survivre à ce monde, c'est en faire une machine d'autodéfense redoutable capable de se défendre et de se gérer comme une grande. Kick-Ass c'est un film où c'est celui qui donne la mandale la plus forte qui fait respecter ses règles. Plus qu'un spectacle donc, Kick-Ass c'est aussi un film qui a un net penchant subversif et que la réalisation du décidemment très doué Matthew Vaughn parvient à retranscrire à la perfection. Pas de doute pour moi : Kick-Ass fait partie de ces films qui m'ont rendu 2010 moins triste…

 

5. Mars Distribution Agora

 

Parfois l'industrie du cinéma me surprend encore, et ce n'est pas peu dire que c'est toujours agréable lorsque ça arrive. C'est en tout cas ce qu'a produit cet Agora car, je ne sais pas vous, mais moi je reste ébahi à l'idée qu'il puisse encore sortir des films en salle qui parlent de périodes aussi reculées et méprisées, surtout quand c'est pour y aborder un sujet aussi lourd que dérangeant. Ce qui me paraît sûr en tout cas, c'est qu'une telle démarche – aussi audacieuse – ne pouvait pas passer sans un véritable background permettant de rendre le film attractif au plus large public. C'est d'ailleurs par ce biais par lequel je ne peux que vous inviter à découvrir cet Agora : formellement le film est splendide et Alejandro Amenabar est capable d'apporter à ce péplum une capacité d'envoûtement assez rare, avec notamment certains passages d'une grâce et d'une maîtrise exceptionnelle. Pour coller à cette réalisation tout en subtilité et en douceur, Agora se targue d'un casting de haut rang parmi lesquels Rachel Weisz, Michael Lonsdale et Oscar Isaac. Alors je ne sais pas si cette simple évocation de noms, déjà tous garants d'un spectacle de grande qualité, suffisent à aiguiser chez vous l'appétit, mais si ce n'est pas le cas il reste toujours la démarche de ce film qui, et c'est bon de le noter, se risque à parler d'un passage de notre histoire aussi sombre qu'incompris : le déclin du monde gréco-romain au profit des âges obscurs que dessinent l'essor des grands monothéismes…

Rachel Weisz. Mars Distribution Oscar Isaac. Mars Distribution Oscar Isaac et Rachel Weisz. Mars Distribution

Parler religion, c'est quelque chose auquel le cinéma, et encore moins le cinéma américain, se risque de nos jours. Agora s'y risque pourtant en mettant en exergue ce tournant de la foi qui est surtout et avant tout un tournant socio-politique aux conséquences immenses : c'est le déclin de l'idéal philosophique pour l'idéal religieux ; c'est le troc de la science en faveur de la croyance. Bien évidemment, la triple force de cet Agora réside dans sa capacité à ne pas stigmatiser, caricaturer ou manichéaniser. A s'ancrer dans une période méconnue voire inconnue, l'occasion est au contraire au questionnement. Agora c'est aussi la capacité d'universaliser son propos afin de le faire rentrer en écho et en résonance à l'actualité : il est sûr que voir des barbus fanatiques répandre le christianisme par la force, la violence et la terreur doit bousculer pas mal de préjugés de l'autre côté de l'Atlantique. Mais pour ma part, c'est surtout parce qu'il s'agit encore là d'une remarquable aventure humaine, admirablement narrée, que cet Agora me conquiert. Au-delà des schémas classiques Agora ose nous offrir un monde et des interactions plus complexes, ou la raison – philosophique ! – vient interférer avec la passion, et notamment parfois la passion des foules. Alors peut-être qu'à la fin j'aurais apprécié une plus forte montée en puissance, en partie sabordée à une rupture de milieu de film qui vient casser le rythme de cette belle fresque, mais au moins ce manquement permet de sauvegardé ce côté feutré et subtil qui fait incontestablement le charme de cet Agora.

 

Pour la suite du meilleur de 2010, veuillez tourner la page.

 



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Publié par L'homme-grenouille - dans Sélections de l'homme-grenouille
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commentaires

Le Nouveau Cinéphile 26/03/2015 23:15

J'aime bien ce top 10 (en particulier le number 2^^).

En revanche, je trouve "Agora", justement très manichéen. On a les très gentils païens, les très gentils juifs et enfin les très (très) méchants chrétiens, qui veulent tout tuer. Ajoutons à cela un jeu d'acteurs inégal, une mise en scène correcte mais pas transcendante et une transformation pour les besoins du message (assez intolérant tout de même: les religions sont mauvaises) et on obtient un film qui, sans être mauvais, est tout de même assez raté et avec un message tout de même un tantinet politiquement correct.

Enfin, s'il t'a plût, c'est l'essentiel.

L'homme-grenouille 29/03/2015 21:10

Ah je te trouve cruel avec Agora. D'une part, je ne le trouve pas si manichéen que ça. Ce sont les païens qui lancent les hostilités. Théon, derrière sa stature de vieux sage se montre finalement sacrément bornée. Même Hypatie se laisse parfois aller à une attitude déshumanisante à l'égard de ses esclaves. Donc, de ce côté là, je trouve que le film montre bien comment les lacunes de la société romaine classique ont permis l'émergence de ce mouvement révolutionnaire qu'est le christianisme.

D'ailleurs, idem côté chrétien : tous ne se résument pas à la posture de Cyrille. Synésius de Cyrène est un chrétien sincère et plutôt ouvert, même chose pour l'esclave d'Hypatie qui se pose de nombreuses questions sur sa position à l'égard de cette situation.

Moi Agora c'est vraiment un film que j'aime beaucoup. Je l'ai revu il n'y a pas longtemps et, mise à part cette construction bipartique qui ne me convient pas, je me suis encore régalé... Comme quoi...

Startouffe 02/01/2011 18:46

Tu l'as dit darky..."C'est pas la joie" titrais tu ton commentaire : tu as bien raison.
Je ne reviens pas sur l'essentiel de ton propos car tu as déjà tout dit et je ne peux être qu'en accord avec toi. Et s'il y a bien un point dans lequel je me retrouve, c'est quand tu évoques le lien entre la crise financière et la crise d'audace. Oui, la première n'est qu'un prétexte pour justifier la seconde. En fait, pour reprendre un de mes articles, c'est justement parce que notre société a perdu ce goût de l'audace au profit de l'investissement sûr et rentable que tout s'écroule, et notamment le cinéma. La production de richesses - économiques comme culturelles - passe avant tout par une production d'idée. Oui, tu l'as dit : le cinéma redeviendra attractif quand le monde du cinéma aura décider de tenter des coups...de faire du neuf...

Merci du message,
Je te suis sur la page suivante...

Darkskywalker 02/01/2011 15:11

C'est pas la joie!Et bien ayant achever mon propre classement, j'étais maintenant impatient de découvrir le tien même si je me doutais déjà que tu aurais aussi un regard assez négatif sur l'année écoulée.

Le déclin d'Allociné lié à celui du cinéma en guise d'introduction? Ma foi je n'avais pas vu les choses sous cet angle mais ce n'est pas bête, j'ai moi même été assez déçu pour ne pas dire parfois désespéré par l'orientation prise par le site ces dernières années, les news peoples, maintenant des news jeux vidéos car ils ont compris que le jeu vidéo faisait plus vendre que le cinéma, même leurs émissions vidéos ont pris une tournure davantage orienté grand public.

Concernant le cinéma, je ne peux que te rejoindre, je suis fatigué de ce manque d'audace, de prises de risques, d'initiative du cinéma Hollywoodien, des adaptations, des suites, des remakes, des reboots à ne plus savoir quoi en faire. Pire cette tendance dure depuis maintenant plusieurs années mais j'ai l'impression que la crise sert maintenant de prétexte pour maintenir cet état de faits.

Et qu'on le veuille ou non, étant donné que le cinéma américain demeure le premier visage du septième art à travers le paysage mondial, cette paresse dans l'approche des films commence même à lasser le grand public qui reporte son attention vers d'autres médias témoignant de davantage de créativité (notamment les séries télévisées américaines qui déclenchent un véritable engouement auprés du public).

Et encore je serais moins critique que toi appréciant toujours les oeuvres des réalisateurs renommés qui pour ma part sortent largement la tête de l'eau. Et ayant regarder également ce qui nous attend en 2011, j'ai l'impression que le schéma est assez similaire à celui de cette année et je suis vraiment heureux que Terrence Mallick, Darren Aronofsky et l'ami Danny Boyle soient de la partie.

Tu as bien fait d'insister sur la distribution qui contribue à ce bilan mitigé, récemment Scott Pilgrim s'est également vu offrir un nombre ridicules de salles en France, pourtant le film ne manque pas non plus d'originalité et d'intérêt.

Afin d'éviter un message trop long, je m'exprimerais sur ton classement dans la deuxième partie.

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