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2 janvier 2008 3 02 /01 /janvier /2008 17:16

  

« Feuilleton ou roman grandguignolesque imprimé sur du papier de mauvaise qualité. » C'est par la définition de ce qu'est le « Pulp » que Quentin Tarantino ouvre, en 1994 son second film sobrement intitulé Pulp Fiction. Le budget est ridicule pour l'époque – à peine 8 millions de dollars – mais les recettes vont être multipliées de manière remarquable faisant de Pulp Fiction un des films les plus rentables de l'histoire du cinéma. De même, les acteurs sollicités étaient à l'époque sur le déclin, ou passés de mode, comme la plupart des musiques ici utilisées. Le succès du film va relancer la carrière des uns et revaloriser les seconds comme des standards incontournables. Enfin, plus que tout, Pulp Fiction va imposer un style, celui d'un auteur à part qui a ses propres conventions. La chose est suffisamment rare pour être notée, mais on parlera dès Pulp Fiction « d'un style à la Tarantino », alors qu'au fond il ne s'agit que de son second long métrage…

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Quentin Tarantino. TFM Distribution

  

Nulle doute, la publicité pour Pulp Fiction n'est plus à faire. Il suffit de compter les rangs de ses adorateurs et de ses détracteurs pour s'en convaincre. Dès lors on pourrait s'interroger sur l'utilité d'un nouvel article sur Tarantino, et qui plus est sur Pulp Fiction. Tout n'a-t-il pas été dit ? Est-il d'ailleurs nécessaire de dire quelque chose sur ce film alors qu'il suffit de le voir pour comprendre ce qu'est réellement Pulp Fiction ? Eh bien il me semble justement que, la carrière de Tarantino évoluant, ajouté au fait que Pulp Fiction tend à s'installer comme un standard, on perd de vue la véritable nature de l'œuvre, et on ne capte plus vraiment l'essence qui en a justement fait une œuvre à part. Les succès de Kill Bill, et du récent Boulevard de la Mort, tendent à instaurer des « codes Tarantino » qui commencent à se roder et qu'on finit par prendre tel quel, comme un standard, en perdant parfois de vue le caractère iconoclaste qui a fait le succès de Pulp Fiction.

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A dire vrai, et c'est là le modeste objectif de cet article, il me semble que l'essence même de la démarche de Pulp Fiction apparaisse de moins en moins évidemment à tous les néophytes, qui se limitent à le percevoir comme l'expression d'un standard Tarantino. Et il faut bien avouer que la réutilisation récurrente de ses propres codes, notamment dans le dernier film de maître Quentin, contribue effectivement à instaurer une sorte de standardisation « tarantinesque ». Cet article entend donc revenir à la source : il entend vous faire porter un regard pur sur cette œuvre majeure du cinéma américain indépendant. Il s'agit de revenir à la genèse du phénomène, à la réalité de la démarche initiale afin de comprendre pourquoi, incontestablement, Pulp Fiction est un réel chef d'œoeuvre.

Si on demandait brièvement, à ceux qui s'intéressent de près ou de loin à Tarantino, ce qui caractérise au mieux son style si caractéristique, ils nous répondraient certainement en tête de gondole que le style Tarantino c'est avant tout des vieux tubes peu connus remis au goût du jour et des dialogues interminables. En soi, cette affirmation n'est pas totalement fausse, et d'un certain point de vue Pulp Fiction est probablement le film où cette caractéristique s'est affirmée le plus clairement. Ces deux caractéristiques ne relèvent pourtant pas du gadget, ou du simple plaisir de faire de l'original en prenant les convenances à contre-pied. Bien au contraire, elles répondent d'une véritable démarche à l'égard du « Pulp », et de la culture populaire. Ce n'est qu'en comprenant cela, qu'à mon sens, on peut prendre vraiment conscience de la place qu'occupe réellement Pulp Fiction dans le paysage cinématographique des années 90 et encore d'aujourd'hui.

 

 

 

Une autre approche de l'univers Pulp : le renversement des codes établis.

 

C'est probablement la première chose qui choque le néophyte qui se risque à regarder Pulp Fiction pour la première fois. Ce film ne répond à aucun standard établi ; il se moque éperdument des conventions de rythme et de construction de l'intrigue.

  

Pourtant, la scène d'introduction a su nous planter le décor immédiatement. Une discussion dans un bar, longue de cinq minutes, sur les braquages et leurs risques… Plus qu'une discussion, en fait il s'agit d'un véritable monologue d'un personnage interprété par le somptueux Tim Roth, et qu'on désignera à la fin du film par le surnom de Ringo. Dès le départ, par cette forme d'introduction, on n'est finalement pas du tout dans le registre d'un polar ou d'un film d'action. Ce genre de film se serait introduit par une scène d'action ou bien une scène qui construise une situation immédiatement intrigante or, pour le coup, on nous amorce cette Pulp Fiction par un long monologue de 5 minutes. Il y a de quoi être déconcerté. Le monologue est par essence banni de ce genre de film, on se croirait plus dans un film d'auteur qu'on qualifierait vulgairement de film intello plutôt que dans un film de série B. Malgré tout, la scène se conclut par une inattendue explosion d'adrénaline : le hold-up et le retentissement de la mythique musique de Misirlou, véritable décharge d'énergie et de rythme. Ainsi nous est introduit, avec une graphie jaune et rouge pétante le film que Quentin Tarantino nous propose : Pulp Fiction.

Forcément, une telle introduction nous accroche, elle capte notre attention. Mais elle la capte car elle nous porte dans la confusion. Oui, il semble bien qu'on nous propose un film léger à la façon d'une bonne vieille série B (ou Z, c'est selon) comme semble l'indiquer le dénouement de la scène d'intro et surtout l'annonce du titre. Pourtant, et c'est ce qui fait que le film attise forcément la curiosité dès son intro, on sent que le film n'est pas une simple série B comme les autres. D'ailleurs, si on prête attention au monologue de Ringo lors de ces cinq premières minutes de film, on se rend compte qu'il porte lui aussi sur la prise à contre-pied des conventions et des attentes : « Dis-moi ce qui fait qu'on braque pas les restos. Pourquoi hein ? On braque les bars, les marchands de spiritueux, les stations services : c'est le genre de plan qui finit à la morgue. Dans les restos au contraire : t'arrives et personne t'attend. Eux, ils s'attendent pas à ce que tu les braques, ils s'y attendent moins en tout cas. » Toute la démarche de Pulp Fiction est finalement résumée dans ces mots là : il s'agit de débarquer là où on n'est pas attendu pour faire mouche.

Or, qu'est-ce que Pulp Fiction fait débarquer de si inattendu dans son film de série B ? L'inattendu provient justement du fait que Quentin Tarantino filme cet univers de série B avec des préoccupations qui, par principe, devraient en être absentes. Par exemple, les personnages de série B sont par essence des personnages inconsistants, de banals outils nécessaires au bon déroulement de l'action. Puisqu'ils ne sont pas intéressants, ou plutôt parce qu'on ne les a jamais jugés dignes d'intérêt, Tarantino va s'y intéresser. A dire vrai, son film ne va même tourner qu'autour d'eux. Un film de série B est essentiellement tourné sur l'intrigue ou sur l'action. Pourtant Tarantino va reléguer ces deux éléments au second plan de son film, n'en faisant qu'un détail de cette Pulp Fiction.

Démonstration caractérisée de cette démarche : la scène qui succède immédiatement au générique d'intro. La trame de l'histoire est alors la suivante : un parrain de Los Angeles, Marsellus Wallace, s'est fait doubler par trois de ses sous-fifres. Ils ont gardé pour eux le butin d'un coup dont Wallace était pourtant le commanditaire. Ce parrain décide donc d'envoyer deux de ses tueurs pour éliminer ces sous-fifres qui lui ont manqué de loyauté. Dans un polar classique, qui plus est un film de série B, le cœur de la scène aurait été la confrontation entre les tueurs et les sous-fifres, et surtout le sort du butin. Or, quand on regarde Pulp Fiction, l'accent est mis sur les personnages des deux tueurs : Vincent Vega interprété par John Travolta, et Jules Winnfield interprété quant à lui par Samuel L. Jackson. Pendant une petite dizaine de minutes on les entend gloser de choses et d'autres, comme deux collègues qui vont tranquillement au boulot. Preuve du retournement de priorité : quand les deux tueurs arrivent devant la porte, ils préfèrent continuer leur palabre plutôt que de mener leur mission à bien au plus vite. Au final, la confrontation a certes lieu, mais elle semble réglée d'avance. Les sous-fifres sont bêtement pris au moment d'une pause hamburger, aucun ne pose de résistance, et le butin est bêtement planqué dans l'armoire de la cuisine. Comble du luxe, Tarantino dédaigne totalement de nous dire ce qu'il y a dans cette précieuse mallette que tout le monde recherche, on ne sait même pas d'où elle vient et à quoi elle sert. Finalement cette scène se conclut sans qu'il ne se soit rien passé de véritablement palpitant d'un point de vue action. Pourtant elle va devenir une scène mythique pour des raisons qui ne sont pas propres aux films de série B, comme l'action, le rythme, les rebondissements, etc…, mais pour des raisons toutes autres qu'il s'agisse aussi bien du cheminement des dialogues que de la confrontation scolastique des deux personnages. Bref, Pulp Fiction séduit sur un terrain où on ne l'attendait pas, un terrain qui n'est pas celui arpenté habituellement par la série B.

Cette démarche qui consiste à nous présenter l'univers de la série B sous des angles qu'on ne lui connaissait pas ne se limite cependant pas qu'à ce renversement de l'intérêt en faveur des personnages et au détriment de l'intrigue. La composition de l'atmosphère sonore et visuelle entend elle aussi prendre à contre-pied le spectateur. Par définition, le film de série B est un film qui pense avant tout à un succès commercial immédiat plutôt qu'à un succès d'estime futur. Il s'efforce donc au maximum de rentrer dans les mœurs et dans les modes de son temps. Rien de tout cela dans Pulp Fiction : résurrection de vieux tubes disco comme le Jungle Boogie des Kool & The Gang, scènes de danses rétro sur fond de You Never Can Tell , ou bien encore looks de personnages totalement en décalage avec un Vincent Vega à la coupe de cheveux totalement ridicule ou bien encore un Winston Wolf avec sa petite moustache totalement décalée. Bref, tous ces éléments qui certes désormais ont été remis au goût du jour, grâce à Tarantino d'ailleurs, n'en demeurent pas moins à l'époque de la sortie de Pulp Fiction un incroyable parti pris esthétique qui va à l'encontre de tous les codes en vigueur.

Enfin, il reste un registre où ce Pulp Fiction s'inscrit aussi en décalage par rapport aux séries B, c'est dans sa moralité. On n'y fait pas toujours attention il est vrai, mais la série B a un cadre moral assez rigoureux auquel elle ne déroge que très rarement. C'est souvent avec la violence que la série B se permet le plus de liberté, mais elle reste généralement assez sage concernant les mœurs. C'est paradoxalement sur la répartition des valeurs manichéennes chez ses personnages que la série B est la plus orthodoxe : les mauvais sont souvent du côté des méchants, et les bons souvent du côté des gentils. Là encore, Pulp Fiction se libère de ce carcan avec une particularité qui ne choque pas forcément alors qu'elle est en soit assez incroyable pour un film qu'on pourrait qualifier de policier. C'est justement qu'il n'y a pas de policier dans ce film. Le seul représentant de l'ordre, c'est finalement ce pauvre Zed – sûrement vigile – et, qui plus est, est probablement le seul vrai « méchant » du film.

Il me semble en effet nécessaire de noter deux choses concernant la nature de cette kyrielle de personnages dans Pulp fiction. Premièrement, il est à remarquer que les personnages de ce film sont tous globalement « bons ». Jules sauve Ringo à la fin du film, Vincent respecte son code d'honneur, Butch sauve Marsellus de Zed et Marsellus absout Butch en retour… Finalement, les personnages de Pulp Fiction sont animés d'un certain nombre de principes et notamment d'un code d'honneur qui les rapprochent beaucoup de ceux des films de Hong-Kong, notamment ceux de John Woo. La deuxième chose qu'il me semble aussi important de remarquer concernant ce Pulp Fiction, c'est qu'au final, le film n'est pas si violent que cela. A bien y regarder, les moments violents sont toujours hors-champs, qu'il s'agisse de la mort de Brett, de Vincent, de la mort accidentelle de Marvin, ou bien encore de la piqûre de Mia, rien ne se déroule face à l'objectif. Au final, les meurtres ne sont pas si nombreux que cela, certains relèvent même plus de la suggestion comme la mort du boxeur Wilson contre Butch ou bien de celle de Zed par Marsellus. D'ailleurs, à part le cas exceptionnel de Marvin (mais qui est cependant désamorcé par le grotesque de la situation) les morts ne sont jamais gratuites : même celle de Vincent prend finalement un sens au regard rétrospectif du discours final de Jules.

 

 

 

Bref, à reprendre tout ce qui vient d'être dit jusqu'à présent, on pourrait résumer la démarche de cette Pulp Fiction par le fait qu'elle prenne à contre-pied tous les codes pré-établis sur lesquels on est susceptible de l'attendre. Le résultat obtenu est qu'au final, Tarantino nous ouvre sur un autre regard concernant l'univers de la série B. Mais la question qui pourrait dès lors se poser concernerait l'utilité et l'apport d'une telle démarche. Que nous apporte vraiment ce changement de regard sur un univers par essence caricatural et sans réelle substance ?

 

 

 

Du pop art à la Tarantino

 

 

Par bien des aspects, on peut finalement s'étonner qu'un tel type de démarche ait finalement un tel impact sur le public. Pourtant, cette emprise qu'a Pulp Fiction peut se comprendre aisément quand on s'efforce de cerner la finalité de Tarantino dans ce film. Il suffit tout simplement de regarder ce qui est filmé pour comprendre ce que ce film parvient à mettre en place. On a dit auparavant que Pulp Fiction dédaignait l'intrigue pour se focaliser sur les personnages. Certes, c'est une démarche peu commune et audacieuse. Mais on pourrait pourtant se demander ce qu'il y a d'intéressant dans une pareille démarche au regard du fait qu'un personnage de série B soit par essence sans véritable relief. Il suffit de se pencher sur ces fameux dialogues à rallonge pour le comprendre un peu mieux.

Si on se contente de prendre la scène où Vincent et Jules sont introduits dans le film, par ailleurs une scène de dialogue relativement longue qui ne se ponctue qu'après la fusillade de l'appartement, on se rendra compte dans un premier temps que Tarantino n'a pas esquivé la difficulté en remplissant sa série B de personnages à substance. Quand on écoute les sujets de conversation et la manière dont ils sont menés, on se rend bien compte qu'on a affaire à de vrais personnages de série B : ils parlent des usages possibles de la drogue aux Pays-Bas ou des noms donnés aux hamburgers à Paris. Jules et Vincent sont des personnages basiques, sans réels relief ni intérêt en soit pour le commun des mortels. Pour preuve, leurs traits de caractère sont très vite aisément identifiables. Ce ne sont donc pas les personnages en eux-mêmes qui sont intéressants dans ce Pulp Fiction, mais ce qui est finalement dessiné par leur discussion, c'est-à-dire leur monde de représentations mentales, bref leur univers culturel.

Et c'est bien cela qui, au fond, suscite l'intérêt chez Tarantino : c'est qu'il nous montre que cet univers pourtant si peu subtil, qu'est celui de la série B, définit néanmoins un champ culturel en lui-même, et c'est cette culture qu'il se décide à mettre en avant. Un peu comme Andy Warhol qui prend un simple objet du quotidien pour l'ériger en œuvre d'art, Tarantino prend deux représentants basiques de la culture populaire, et cherche à mettre en avant toute leur dimension hautement culturelle, bien qu'on aurait tendance à leur associer une image contraire. Ce simple changement de posture suffit en lui-même à changer notre regard sur ces deux hommes, comme on est amené à voir autrement les toilettes rebaptisées « fontaine » et mise sur un piédestal par Marcel Duchamp. On est tellement habitué à les voir qu'on ne les regarde finalement jamais. Avec Pulp Fiction, on prend enfin le temps de regarder ces malfrats de série B, mais aussi de les écouter… Or, la vraie surprise de ces discussions anodines entre deux personnages sans relief, c'est qu'on est tout de suite capté par elles et qu'on en décroche pas une seconde.

C'est un fait : les discussions de Pulp Fiction ont un pouvoir de captation assez incroyable, alors qu'elles ne parlent que de choses des plus anodines. A vrai dire, cette captation s'opère non pas par le sujet abordé, mais par la manière d'aborder le sujet. Que font finalement Jules et Vincent quand ils parlent de choses et d'autres ? Quand ils parlent de l'usage des drogues aux Pays-Bas, c'est pour chercher à cerner et à définir un cadre légal différent de celui auquel ils sont confrontés usuellement. « [Jules :] Le hasch est légal ? – [Vincent :] Ouais, mais ça veut pas dire que tu peux te pointer dans un resto pour t'en rouler un. Tu peux seulement en acheter… et en vendre si t'as un haschich bar : c'est ça la loi. » De même, quand ils parlent des Mac Donald's c'est pour réfléchir au sens de la dénomination des hamburgers : « [Vincent :] Tiens : comment ils appellent un Quarter Pounder With Cheese à Paris ? – [Jules :] Pas un Quarter Pounder With Cheese ? – [Vincent :] Mon cul, ça a pas de sens Quarter Pounder ! Avec leur système métrique ! – [Jules :] Mais alors quoi ? – [Vincent :] Ils disent Royal Cheese ! – [Jules :] Ah ouais Royal Cheese… Et un Big Mac ? – [Vincent :] Un Big Mac c'est un Big Mac, mais ils disent LE Big Mac. »

La discussion attire puisqu'elle invite à nous questionner, à regarder autrement certaines choses du quotidien. Même si au fond le sujet n'a que peu d'intérêt, c'est la démarche qui séduit. Or, cette démarche n'a finalement rien de basique, ou d'anodine. Les discussions de Pulp Fiction se caractérisent essentiellement par cette même démarche de questionnement qui relève carrément de la remise en cause des représentations voire même de la redéfinition des concepts usuels. Or, ce type de démarche porte finalement un nom, on appelle cela de la philosophie. Dire que Jules et Vincent philosophent ensemble en parlant de haschich et de hamburgers pourra sembler un abus de langage et pourtant… La philosophie ne se définit pas par son contenu mais par sa démarche. La philosophie se définit justement par le questionnement sur les concepts et représentations qui composent notre environnement mental. Or, ce n'est parce qu'on ne discute pas du concept de Liberté ou d'art que la démarche philosophique perd de son essence.

Il suffit de prendre les autres conversations du film pour constater qu'il y a chez ces personnages, une volonté permanente de discuter des normes et des concepts. Toujours dans la même scène entre Vincent et Jules, alors qu'ils montent vers l'appartement, il est question de savoir si masser les pieds d'une fille c'est aller trop loin avec elle. La question se pose car la rumeur court qu'un homme de Marsellus Wallace, Antoine dit « Rocky Horror », aurait été lancé du troisième étage par Marsellus lui-même pour l'avoir surpris en train de masser les pieds de sa femme Mia. « [Jules :] Il lui avait massé les pieds. Masser les pieds c'est que dalle ! Ma mère je lui masse les pieds [...]. – [Vincent :] Toi tu dis que masser les pieds c'est pas une affaire et moi je dis que toi tu déconnes. Moi qui te dis que j'ai massé les pieds à des millions de gonzesses, j't'assure qu'à chaque fois c'était important. On fait comme si de rien n'était mais ça compte ! C'est ce qui fait que c'est excitant les massages ! Y'a un truc très sensuel là dedans. On le dit pas, on en parle pas, mais on le sait, et elle le sait, et forcément Marsellus le savait… Antoine aussi le savait ! Il aurait jamais dû déconner comme ça. Putain mais c'est la femme de Marsellus ! On peut pas s'attendre à ce qui prenne ça avec humour ! T'es pas d'accord ? – [Jules :] C'est un point de vue intéressant… » Encore une fois, c'est le principe même de discuter de la norme et de la limite entre deux concepts d'ordre moral qui fait toute la saveur de la discussion, pas le sujet de la discussion.

 

On pourrait encore citer d'autres discussions entre Jules et Vincent, comme lorsqu'il s'agit de définir un miracle par exemple, mais cette démarche tarantinesque à donner une forme élevée à ses protagonistes se retrouve aussi chez d'autres que notre fameux couple de tueurs. C'est notamment le cas de Jody, la copine du dealer de Vincent, interprétée par Rosanna Arquette, lorsqu'elle discute du piercing. Elle cherche à conceptualiser une sensation au travers d'un discours afin de la rendre accessible à son auditoire. « [Jody :] On dirait que tous les endroits du corps deviennent aussi sensibles que le bout du gland. […] – [Trudi :] Mais au fait, les trucs dont on se sert pour percer les oreilles, c'est aussi avec ça qu'ils percent le bout des seins ? – [Jody :] C'est un outil, ça casserait tout le charme du piercing. C'est une aberration. C'est pour ça que j'ai voulu que tous mes piercing on me les fasse à l'aiguille. Même Mia s'y colle lorsqu'elle opère un désamorçage de toutes les expressions toutes faites que Vincent peut lui sortir : « [Vincent :] Tu dois promettre de pas te vexer – [Mia :] Nan nan nan… Ce genre de promesse c'est pas tenable. J'ai aucune idée moi de ce que tu as à me dire. Alors si tu te décides pas toi de me dire ce que tu as à me dire comment savoir d'avance si je me vexerais pas ? Ce qui fait que je risque de me vexer quand même en oubliant ma belle promesse. – [Vincent :] Laisse tomber. – [Mia :] Ah non, impossible ! Ce que tu viens de dire là est si intriguant que l'oublier est hors de question. » Butch et sa copine Fabienne navigueront dans le même style avec la discussion qui vise à différencier du bide de la simple brioche : « [Fabienne :] Un peu de bide c'est très sexy. – [Butch :] Bah alors tu peux être contente parce que t'en a. – [Fabienne :] N'importe quoi gros lard, j'ai juste un peu de ventre, un tout petit peu, comme Madonna quand elle chantait Lucky Star, c'est différent. »

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Au final, à bien regarder la démarche de Tarantino, on constate qu'il y a une véritable volonté de montrer que la culture populaire basique, celle qui est composée des choses pourtant banales de la vie, relève néanmoins de la culture véritable. Et tout le talent de Quentin Tarantino dans ce Pulp Fiction est justement d'y parvenir en développant sa vision là où on ne l'attend pas, comme le disait si bien le personnage de Tim Roth en début de film. Tarantino va chercher de l'art là où personne ne va le chercher. Mais la démarche de maître Quentin ne s'arrête pas là pour autant dans ce film. Il ne s'agit pas seulement de présenter la culture populaire comme une culture à part entière, mais aussi de nous la présenter comme une culture qui a pleinement sa place dans la culture globale, mieux encore, qu'elle y occupe une place essentielle.

 

A suivre sur la page suivante !

 

 



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Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
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