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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 22:44

 

     Affiche américaine. 20th Century Fox

 

La science d'un côté ; la fiction de l'autre. En joignant ces deux opposés par un trait d'union, la science-fiction semble démontrer rien qu'en son nom qu'elle est un genre à part, un genre « spécial ». Car – à bien y réfléchir – quel drôle de concept que d'associer dans un même genre la science et la fiction. La science, c'est une démarche intellectuelle ; celle de collecter des connaissances à partir d'hypothèses et d'un protocole d'expériences dûment vérifiées… La fiction, quand à elle, c'est l'invention. Le libre cours laissé à la pensée et à l'imagination. Ce qui est fictif, c'est ce qui n'est pas réel. Or, quel drôle d'idée d'associer du fictif à une démarche intellectuelle qui cherche justement à cerner le réel et non le faux ! Par son essence même, la science-fiction semble effectivement relever du non-sens. Genre né à la fin du XIXe siècle – plus ou moins dans la continuité de la Révolution industrielle en Occident – la science-fiction mélange sans dosage précis l'imagination d'une société nouvelle et fantastique, mais qui se serait plausiblement élaborée en fonction des innovations techniques et scientifiques qu'elle a connues. Telle pourrait être d'ailleurs la définition de la science-fiction encore aujourd'hui. Certains retiendront la dimension essentiellement fantastique – et dont imaginaire – alors que d'autre souligneront la réflexion au sujet du rapport de l'Homme à la science. Perçue comme une fantaisie distrayante ou comme une réflexion sur notre temps, la science-fiction est en tout cas un genre tellement riche de sens que son étude à lui seul permet d'en découvrir beaucoup sur la nature de nos société industrielles et post-industrielles… et parfois bien plus qu'on ne le pense !

 

MK2 Diffusion  Elsa Lanchester et Boris Karloff. Corbis Sygma

 

Ce serait exagérer de dire que le genre de la science-fiction est méprisé par les élites intellectuelles de nos sociétés, loin s'en faut. Metropolis, 2001, l'Odyssée de l'espace, ou encore Blade Runner, sont aujourd'hui reconnus comme des monuments du patrimoine cinématographique mondial. Pourtant, combien de films de science-fiction furent primés en leur temps ? Combien ont été nominés aux Oscars, aux Césars, aux différents festivals non-spécialisés dans le genre ? D'ailleurs, à bien regarder, les films de science-fiction qui sortent aujourd'hui ne sont jamais présentés autrement que comme des films à grand spectacle ; des films de détente. Là n'est pas le mal – heureusement qu'un film sache produire du spectacle ! – mais on sous-estime souvent la portée que peut prendre une œuvre de science-fiction. Pire encore, on la nie, ou bien on ne veut pas la reconnaître consciemment. Dire qu'un film de science-fiction est bon : oui. Avouez que c'est un chef d'œuvre et le défendre en société : non. Un peu comme on aurait du mal à expliquer l'aura protectrice qui flotte autour de ce cinéma d'auteur à la française, de ce prétendu cinéma du réel à la Dardenne, il existe une barrière morale – imperceptible certes – qui vous fera toujours ressentir le cinéma de science-fiction comme un cinéma « à part », un cinéma de rêveur oui, mais certainement pas un cinéma qui a une quelconque pertinence sociale ou artistique. Mais de quel droit ?

 

MK2 Diffusion   Warner Bros. France  

 

Pas méprisée la science-fiction ? A dire vrai tout dépend du recul que l'on prend par rapport au genre. L'Histoire de la science-fiction remonte à la fin du XIXe siècle – on l'a dit – mais se développe surtout lors de la deuxième moitié du XXe siècle. D'abord littéraire, puis cinématographique pour l'essentiel, ce genre a toujours été estampé du sceau de la culture populaire plutôt que de celui de la culture tout court. Imaginer des mondes imaginaires, des créatures fictives venues d'ailleurs, des inventions abracadabrantesques… Tout ceci a souvent été perçu comme du sensationnalisme bon marché pour un peuple crédule. A dire vrai, la science-fiction a toujours subit le mépris propre au genre fantastique dont il est – en quelque sorte – un sous-ensemble. La démarche intellectuelle qu'induisent les œuvres fantastiques relèveraient de l'imagination, de l'évasion de la réalité, un peu comme ces comptines qu'on raconte aux enfants avant de s'endormir histoire de stimuler leur imagination en les détournant ainsi de la fadeur de leur quotidien. La science-fiction n'a jamais vraiment connu son heure de gloire parmi l'intelligentsia de la société moderne qui préférait des œuvres qui induisaient une démarche de réflexion sur la réalité du monde plutôt qu'une démarche d'imagination à but évasif…

 

   Madadayo Films

 

Pourtant le temps passe, et les grands classiques du cinéma mondial rentrent progressivement dans les vidéothèques de centre-ville tandis que les œuvres de science-fiction sont régulièrement remises à jour, témoignant non seulement de leur dynamisme mais aussi de leur actualité. Après Invasion qui, en 2006, remettait maladroitement au goût du jour la célèbre Invasion des Profanateurs ; ou bien encore la triste Guerre des Mondes de Spielberg qui, en 2005, exhumait le roman de H.G. Wells ; voilà que sort bientôt sur nos écrans un nouveau remake d'un grand classique de science-fiction, le jour où la terre s'arrêta, grand classique des années 1950. Peut-être celui-là non plus ne vaudra-t-il pas son illustre aïeul, mais sa sortie témoigne bien de l'emprunte vivace que marquent a posteriori les œuvres de science-fiction dans l'imaginaire collectif. Est-ce parce que le rêve infantile est intemporel ? Ou bien est-ce parce que la science-fiction est plus ancrée dans la réalité de nos sociétés modernes qu'on veut bien nous le laisser penser ?

 

    

 

Encore une fois, les sensations cinéphiliques les plus essentielles ont besoin d'être réaffirmées face à la bien-pensance du cinéma mondain. Ah ! Qu'elle fait du bien ma science-fiction ! On pourrait la juger infantile et inutile, déconnectée de sa réalité sociale et incapable de faire prendre du recul face à son monde et sa condition, et pourtant c'est tout l'inverse ! Par bien des points, la science-fiction dépasse de loin le cinéma qui se prétend réaliste, utile ou militant. Paradoxalement, il n'y a pas plus « cinéma du réel » que le cinéma de science-fiction et cet article n'a que pour humble objectif de vous en convaincre en flirtant rapidement avec les grands classiques du genre, quelques soient les époques.

 

 

 

Un regard sur le progrès déshumanisant

 

 D'une certaine manière, l'histoire du cinéma est étroitement liée à celle de la science-fiction. Dès que le premier s'est mis à mettre en scène la société humaine pour mieux la disséquer, la science-fiction n'était jamais loin. D'ailleurs, on l'oublie trop souvent, mais le film que l'on aime présenter comme le tout premier film majeur de fiction est un film de science-fiction ! Il s'agit du Voyage dans la Lune de Georges Méliès où – comme son nom l'indique – il est question d'envoyer des hommes dans l'espace. Certes, il n'était pas encore question ici déjà d'interroger le rapport de l'Homme à sa société remodelée par le progrès technique ! Mais en 1902, le cinéma n'en était encore qu'à ses balbutiements et il se limitait – au mieux – de proposer ce qu'on attendait alors de lui, c'est-à-dire une forme de bouffonnade. L'image qui a su rester de ce vestige de science-fiction, c'est celle de cette lune, au visage grimaçant parce qu'elle avait reçu l'obus spatial dans l'œil. Or, même si le ton est évidemment à la farce, on ressent déjà dans cette image à la fois la fascination enfantine qu'ont alors les Hommes pour ce que le progrès scientifique leur apporte comme horizon, mais aussi un peu la notion de démesure où l'environnement habituel des Hommes est bousculé, voir ulcéré, par le progrès humain. Cette idée, qui apparaît déjà dès le premier film qu'on pourrait qualifier de science-fiction, sera une des principales composantes du genre quelques soient les périodes, jusqu'à aujourd'hui.

 

                   

 

On ne manquera pas de noter d'ailleurs qu'à partir du moment où le cinéma commence à prendre de la dimension et à étayer son discours, celui de la science-fiction lui emboîte le pas/ On l'oublie trop souvent, mais le chef d'œuvre des années 1920, Metropolis de Fritz Lang, est un film de science-fiction. Si l'on considère que la science-fiction a pour principe l'élaboration d'intrigues imaginées à partir d'éventuelles avancées ou découvertes scientifiques, alors Métropolis rentre parfaitement dans cette définition du genre. En effet, Metropolis c'est l'histoire du quotidien d'une société qui habite une cité futuriste, arrivée à un stade très avancée d'industrialisation. Que le décor et le sujet du film soient une ville est déjà pour l'époque riche de sens. On évoquait à l'instant l'idée de l'environnement habituel des Hommes bousculé et ulcéré par le progrès humain lorsqu'il fut question de la lune balafrée du Voyage dans la lune de Méliès ; eh bien la ville telle qu'on nous la présente dans Métropolis semble déjà répondre de cette même logique… A l'époque du film, la ville c'est un signe du changement fondamental des modes de vie. Au début du XIXe siècle, 80% de la population occidentale vivait en moyenne dans les campagnes, au début du XXe siècle la balance avait été rééquilibrée, avec même un léger avantage pour les villes. Les années 1920, c'est l'époque de l'érection des grandes tours des villes américaines : l'Empire State Building est déjà en chantier…

 

  

 

Metropolis témoigne très bien comment Fritz Lang perçoit la ville comme une mutation physique qui induit déjà une segmentation des espaces de vie et, par déduction, des cellules sociales… Les riches vivent en haut, les classes modestes sont cloisonnées aux sous-sols. Entre les deux : les machines, que patrons et travailleurs peuvent rejoindre que par l'intermédiaire de ces grands ascenseurs qui ne sont pas sans nous rappeler des cachots d'une prison. Dès ce film se pose clairement, au travers d'une fiction, la question de l'impact de la science (en l'occurrence ici la technologie) sur la façon de vivre d'une société. Ici, dans Métropolis, on soulève déjà clairement la question de l'asservissement de l'Homme par sa propre technologie, celle qu'il a pourtant crée pour lui simplifier la vie. L'avancée de la technique peut même être assimilée dans ce film au recul de l'humanité de la société industrielle. Certes, il y a d'abord la déshumanisation du travail au travers des tâches répétitives et dont le sens semble totalement abscond, Mais il y a aussi cette technologie qui permet le raisonnement totalement fou des dirigeants industriels de la cité qui consiste à s'interroger sur l'utilité de l'Homme face à la machine elle-même. Ainsi va-t-il d'ailleurs jusqu'à élaborer un robot mimant les traits et faits d'une sorte de prophète prolétaire. Le but de la manœuvre – de nature technologique on l'aura tous remarqué – était de mieux manipuler les masses ouvrières afin d'éviter d'eux une révolte qui aurait été somme toute compréhensible étant donné leur condition de vie.

 

   

 

La conclusion du film s'intéresse déjà un thème qui va devenir jusqu'à aujourd'hui très porteur, c'est la déshumanisation de la société par le progrès technique et scientifique. Pour preuve, à la fin de Métropolis, cette société sombre dans une quasi-folie où les patrons pensent pouvoir se passer des ouvriers et que les ouvriers pensent pouvoir vivre dans l'anarchie. L'union finale du fils du patron Fredersen et Maria l'ouvrière semble d'ailleurs induire comme message final que la machine ne doit faire disparaître le fondement même de la vie en société. L'ennemi aura finalement été la société en elle-même, ou plus précisément le système qui est né du progrès et qui semble avoir son propre fonctionnement et qui impose ses propres règles. Dès les années 1920 donc, la science-fiction offre déjà la possibilité au cinéma de transcrire un certains nombres de thématiques et d'idées qui ne se limitent pas à de simples rêveries distractives, mais qui au contraire s'ancrent clairement dans l'actualité sociale de son époque. Au travers de cette cité futuriste de Métropolis, ressort de manière saillante tous les questionnements de la société du début XXe siècle au sujet du rapport entre la société des Hommes et son savoir technique. Par ce film, la civilisation industrielle opère déjà sa propre introspection.

 

 

 

L'exemple de Métropolis pourrait se suffire à lui-même, mais le questionnement du rapport de la société face à sa science ne se limite pas qu'à lui ; bien au contraire ! A partir du moment où la science-fiction pose comme fondement du genre qu'il s'agit de réfléchir ou imaginer l'impact sur une société des avancées technologiques ou scientifique, alors on peut affirmer sans hésiter que la science-fiction se veut essentiellement un genre ancré dans l'actualité sociale de son temps. Preuve que cette idée est un fondement du cinéma de science-fiction, c'est qu'elle se retrouve de manière récurrente, quelques soient les époques. La caricature que permet la vision futuriste conduit toujours le film à se poser la question de la déshumanisation d'un système de plus en plus complexe, mécanisé, et surtout de moins en moins limpide de sens pour le commun des mortels. Dans les années 1940, le grand symbole de cette vision de la société déshumanisante est sûrement le remarquable livre de George Orwell intitulé 1984 (adapté au cinéma dès la décennie suivante). Ici, la thématique de l'avilissement de la société moderne a pris clairement une dimension plus politique, largement influencée qu'elle a été par l'émergence des Etats totalitaires au cours des années 30. 1984 est en ce sens un autre joyau de la science-fiction car il explore parfaitement comment un Etat parvient à se servir de son attirail technique pour écraser en sa paume la vitalité d'une société humaine. Bien que fiction, cet Etat imaginaire centré autour de ce mystérieux guide spirituel qu'est Big Brother a su finalement mieux retranscrire le système stalinien par l'invention littéraire que n'ont pu le faire bien des journalistes, diplomates ou autres chercheurs en sciences humaines à la même époque.

 

   

 

Au milieu des années 1980, un autre grand chef d'œuvre du cinéma de science-fiction va aussi s'atteler à nous interroger sur la vacuité d'un système de plus en plus complexe et déshumanisé : il s'agit de Brazil de Terry Gilliam. Certains le présenteront comme une version loufoque de 1984, à tort. Il est vrai que le héros, Sam Lowry, travaille dans un ministère de renseignement qui rappelle pour beaucoup dans son principe le ministère de la Vérité présent dans l'œuvre d'Orwell. Mais dans Brazil, il n'est pas vraiment question de politique – tout cela est d'ailleurs très abstrait ! – l'objet du film est surtout ce nouvel ennemi de la société moderne (autre conséquence permise par les progrès techniques) : la bureaucratie. L'univers de Sam Lowry, c'est celui des papiers, des directives, des formulaires, des fiches raturées, et du non-sens qui en découle. Il a suffit d'une mouche pour qu'un gentil père de famille du nom de Buttle soit confondu avec un dangereux plombier terroriste du nom de Tuttle. Une erreur est commise et la mécanique administrative s'enraye. Nul n'aura le bon sens de se rendre compte de la bourde : la police capture et le bourreau interroge jusqu'à la mort dans une logique aussi mécanique que huilée. « Est-ce ma faute si la fiche médicale de Tuttle ne mentionnait pas la fragilité cardiaque de Buttle ! » Chaque ordinateur a ses frivolités, les ascenseurs ne marchent pas toujours, un petit problème de court-circuit peut entraîner une exclusion d'appartement pour remise en état… C'est vrai qu'elle est loufoque cette société de Brazil tant toutes ces gesticulations peuvent faire rire, mais au final l'humour noir nous rattrape et le regard porté sur la société – bureaucratique cette fois-ci – est toujours le même : celui de la déshumanisation du système fondé sur la technique plutôt que sur l'humain.

 

 

 

Comme tous les arts populaires, le cinéma permet de traduire un état d'esprit collectif d'une situation, et le premier que relèvent les œuvres de science-fiction de tout le XXe siècle, c'est bien l'angoisse de la déshumanisation par le progrès. Le progrès, c'est l'essor de la machine – du mécanique – et par extension on fait du triomphe de l'artificiel une conquête qui se ferait au dépend du naturel, de l'humain, et de son libre-arbitre. La modernisation de la société fait notamment se poser des craintes sur les moyens mis à disposition de l'Etat. La seconde guerre mondiale, puis la guerre froide qui lui emboîte le pas, fait sans cesse s'interroger les populations sur la limite ténue qu'il existe entre l'ordre et la sécurité publique d'un côté et l'oppression de l'autre. Ainsi, en 1988, Robocop de Paul Verhoeven se veut une œuvre bien plus sulfureuse et représentative d'un genre qu'on ne pourrait le penser de prime abord. Robocop, c'est le flic de demain – le flic du futur – celui qui va permettre de maintenir l'ordre public grâce aux progrès de la technologie. Robocop, à l'origine, c'est justement un pauvre flic du nom d'Alex Murphy qui, suite à un guet-apens, subit de terribles blessures de la part de malfrats malavisés. On ignore ce qu'il reste d'humain en lui, mais son cerveau fonctionne encore, suffisamment pour déplacer un corps métallique ultrasophistiqué, véritable arme de dissuasion massive, et appliquer sans discernement une loi qui lui est dictée par une puce électronique. Le policier parfait dans Robocop, c'est le policier déshumanisé : la force de frappe sans la faiblesse humaine de la pitié, de la culpabilité, ou du discernement. Robocop traduit ainsi les deux craintes de l'époque concernant l'Etat policier reaganien : d'une part son manque de flexibilité, et d'autre part, la possibilité qu'il puisse être l'outil de personnes malavisés mais  face auquel le policier moderne ne discutera pas. Le détail qui traduit justement cette dernière idée dans cette fiction est justement le mode introduit dans la puce électronique de Robocop par son créateur dont le but est de lui empêcher d'agir à l'encontre d'un employé de l'entreprise qu'il l'a mis en service. C'est d'ailleurs de ce détail dont découle la chute un brin amusante et sarcastique du film, mais je laisse là à ceux qui n'ont pas encore vu cette perle de SF le découvrir par eux-mêmes…

 

   Collection Christophe L.  Collection Christophe L.

 

L'asservissement à la machine, à l'Etat, à la bureaucratie, aux ressources naturelles… Les déclinaisons de cette thématique du rapport de la société au progrès sont multiples tout au long de l'Histoire de la science-fiction. Plus cette Histoire avance d'ailleurs, plus les craintes de la pénétration de la technologie pour atteindre notre humanité sont profondes. C'est aussi dans les années 1980 que l'on voit notamment apparaître Scanners de David Cronenberg. Ici, le progrès – en l'occurrence le progrès médical – a permis la modification physique de certaines personnes grâce à un traitement opéré sur des femmes enceintes. Certes, doté de capacités psychiques nouvelles, les Scanners n'en demeurent pas moins des monstres qui souffrent, pour qui ces voix dans leurs têtes sont de terribles marteaux insupportables, au point parfois que les têtes éclatent littéralement. Scanners, comme d'ailleurs la plupart des films de Cronenberg, c'est la pénétration du progrès jusque dans le corps, c'est la science venue corrompre l'Homme jusque dans sa chair. On n'oubliera d'ailleurs pas de citer, parmi tant d'autres, la fameuse Mouche (1987), où l'erreur scientifique conduit à la perversion progressive de l'esprit et du corps du pauvre professeur Brundle.

 

 

 

Un regard sur l'accomplissement de la société humaine par la science et la technique.

 

 Les déclinaisons de la science et du progrès sont à dire vrai tellement multiples que les objets de craintes se décuplent proportionnellement, augmentant par là même les sujets possibles que la science-fiction pourrait aborder. Mais ce qui est intéressant de constater tout de même, c'est que la question centrale qui se pose dans la plupart des films de science-fiction ne pointe pas forcément l'artifice, la mécanique, comme l'ennemi sans visage à craindre à tout prix. On notera d'ailleurs que – toujours à partir des années 1980 – on voit fleurir dans le cinéma de science-fiction une approche par rapport au progrès qui n'oppose plus systématiquement l'humain à l'artificiel. Dans un certain nombre de films de cette époque, la question du perfectionnement de l'outil ne conduit plus dans les œuvres de science-fiction à s'interroger automatiquement la nature malfaisante de l'outil en lui-même, mais bien les conséquences qu'ont ce nouvel outil sur la nature de l'Homme. La science-fiction des années 80 au cinéma – initié des les années 70 dans la littérature – est un genre qui finit par s'intéresser beaucoup plus à la nature de l'Homme qu'à la nature de son progrès. Finalement ce n'est plus le progrès qui fait peur, ce n'est plus ce système complexe qui semble vivre pour lui-même, mais c'est bien l'Homme et ce qu'il est capable de faire du progrès qui commence à effrayer et à susciter les interrogations dans les œuvres de science-fiction.

 

  

 

 

 

Encore au carrefour de ses préoccupations, Paul Verhoeven et son film Total Recall, sorti en 1990, mais dont l'œuvre originale de Philip K. Dick remonte quant à elle de 1966. Total Recall, c'est à la fois l'histoire du reconditionnement mental d'un homme à qui on fait croire qu'il est un simple ouvrier terrien alors qu'en fait il a un passé trépident sur Mars ; mais c'est aussi l'histoire de l'exploitation d'une masse prolétaire sur la planète rouge. Ici, ce n'est pas le progrès qui est remis en cause, mais bien celui aux mains duquel il est détenu. En ayant la mainmise sur l'exploitation du minerai martien, mais aussi en tenant la gorge des ouvriers en produisant l'air qu'ils respirent, Coohagen fait de Mars un joli système patriarcal digne de celui de Germinal. Par bien des points d'ailleurs, la situation sur Mars dans Total Recall rappelle celle plus ancienne de Metropolis. Mais alors que dans Métropolis c'est le recouvrement de l'humanité de Frederman qui sauve l'humanité de la société face aux impératifs du géant mécanique, dans Total Recall c'est la science qui sauve l'Homme de l'Homme. Ici, pas d'humanité chez Coohagen, c'est la découverte d'une machine extra-terrestre de terra-formation qui libère les ouvriers du joug patronal. Coohagen avait compris le fonctionnement de cette machine, mais hors de question de la faire marcher ! C'est l'Homme qui a fait le choix d'asservir par la technologie plutôt que libérer. Total Recall, c'est le questionnement sur la nature humaine, et non sur la nature du progrès. Preuve que le sujet est l'ambiguïté humaine, la double personnalité du personnage principal : à la fois Douglas Quaid le libérateur ; à la fois Aozer l'agent du système. Par bien des points Planète Hurlante de Christian Duguay (1996) répond plus ou moins de la même thématique. Là encore, les oppresseurs sont les deux corporations qui se font la guerre, des humains ; et même les machines ne sont même plus de simples outils aux mains des oppresseurs mais aussi des entités qui peuvent être victime de la guerre, comme c'est le cas du cyborg qui révèle sa nature robotique à la fin du périple.

 

   

 

L'ambiguïté de la science-fiction atteint cependant son paroxysme avec Matrix en 1998, sûrement l'une des œuvres de science-fiction les plus sous-estimées qui soit. Les films de science-fiction qui prennent pour thème l'intelligence artificielle ne sont pas rares dans les années qui précèdent ou succèdent à Matrix – essor des technologies informatiques oblige – mais tous sont rester pour la plupart dans un modèle classique pour ce qui est de leur approche du rapport de l'Homme à la science. Terminator 2 : le Jugement dernier, de James Cameron (1991) – même s'il est un divertissement très efficace – se limitait à la simple vision de l'Homme asservi par sa propre technologie, ce qui ne marque pas tant d'évolution que cela depuis Metropolis (à ceci près que l'apocalypse est certes déclenchée par Skynet, mais en exploitant la folie humaine de la politique de représailles nucléaires). Dans le même ordre des choses, I, Robot – sorti lui après Matrix en 2004 – ne pousse pas le principe tellement plus loin en faisant en sorte que l'unité centrale qui contrôle les robots se décide de prendre le contrôle de la société humaine, (même si là aussi on peut relativiser en rappelant que la machine opère ce putsch pour le bien de l'humanité pense-t-elle, et non pour la rayer de la carte comme c'est le cas dans Terminator). Non, c'est une évidence, sûrement le rapport entre l'Homme et la science n'a jamais été aussi peint avec autant d'ambiguïté dans une œuvre de science-fiction depuis Matrix.

 

Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Bridget Moynahan et Will Smith. UFD

 

Certes, l'intrigue de base dans Matrix ressemble à s'y méprendre à ces de ses congénères précédemment cités. La Matrice, c'est un programme informatique qui a pris le contrôle du monde suite à une guerre éclair. Elle utilise le genre humain comme source d'énergie électrique. L'Homme est donc un ustensile indispensable au niveau de vie de la Matrice, elle l'exploite comme autrefois les Hommes exploitaient les machines pour leur propre confort. Aussi futuriste peut être l'intrigue de Matrix, la société à laquelle elle nous confronte ressemble quant à elle à la celle que nous côtoyons tous les jours. Pour obtenir des productions d'énergies obtimales, il faut que les humains soient persuadés de vivre dans un monde réel ; ainsi la Matrice leur implante-t-elle dans le cerveau une simulation de société la plus crédible possible, et pour cela elle se rapproche le plus près de ce à quoi pouvait ressembler la société humaine à l'époque de son apogée, c'est-à-dire maintenant. D'un côté,  Matrix respecte le modèle classique ; ce modèle déjà vu dans Metropolis, 1984 ou encore Brazil, où il s'agit de présenter les Hommes comme opprimés par le système moderne… Le héros de Matrix, Neo, incarne ce modèle d'ailleurs fort bien. S'il est un génie de l'informatique, il est néanmoins obligé de travailler tous les jours pour une boîte d'informatique dont les patrons ne cesse de l'humilier. Neo, c'est le pauvre type broyé par le système : un parfait petit Sam Lowry ! D'ailleurs, l'histoire de Matrix, un peu à l'instar de celle de Metropolis, c'est l'histoire d'une révolte sociale contre le système social en place. Il ne s'agit plus d'opposer les prolétaires aux bourgeois, mais la nouvelle génération à l'ancienne ; le nouveau modèle à l'ancien. Or, quel est le nouveau modèle défendu par Neo dans Matrix ? Quelles sont les valeurs de cette révolution sociale de cette fin du XXe siècle ? C'est là que Matrix témoigne d'ambuiguité, dans la mesure où ses héros et ses valeurs sont ceux justement qui se sont bercés des nouvelles technologies. Dans Matrix, la science et la technique n'est pas qu'oppression, elle est aussi la libératrice de l'âme humaine.

 

           

 

Certes, il y a dans le film des frères Wachowsky cet idée que l'ennemi c'est la Matrice, et que tout ce qui n'est pas avec les partisans de la Révolution sont forcément des esprits inconscient au service du système en place. Néanmoins, les nouveaux héros du monde libre sont les hackers et les programmeurs informatiques ; de même, les identités qui sont désormais le plus chargées de sens sont les identités virtuelles – comme celle de Neo, Trinity, Morpheus – plutôt que les identités civiles – telle celle de Thomas Anderson – par lesquels les agents de la Matrice cherchent à ramener leur ennemi sous le joug du système oppresseur. Dans la continuité de la démarche, les deux autres opus de la saga, Matrix Reloaded et Matrix Revolutions, bien que maladroits, continuent d'entretenir l'ambiguïté du rapport notamment par cette fin, où machine et humanité se décident à un parcours conjoint. La science n'est donc pas perçue que comme une menace pour le genre humain dans la science-fiction, bien au contraire !

 

Warner Bros. France

 

Mad Max, de George Miller (1982), est lui aussi un film qui a fait date dans le genre SF. Par bien des points d'ailleurs, il est encore d'actualité. Ici aussi il est question de dépendance énergétique mais, années 80 obligent, on préfère parler de dépendance pétrolière plutôt que de dépendance informatique. Néanmoins, la série des Mad Max a ce côté intéressant qu'elle montre la déchéance progressive de la société humaine au fur et à mesure que son mode de développement s'écroule, faute de pétrole. Certes, ici aussi, l'Homme montre sa servitude face au système qu'il s'est construit. Cependant, il présente aussi le progrès technique comme clef de voûte du progrès civilisationnel puisque, quand le premier s'écroule, le second ne lui survit pas. Ainsi, dans Mad Max, la science et le progrès sont-ils présentés comme les garants de la noblesse humaine sans laquelle l'humanité retomberait dans la barbarie animale.

 

Mel Gibson. Collection Christophe L.  Collection Christophe L.

 

Bien loin de là donc, la science-fiction ne se borne pas à mettre en garde face aux dangers de la science ! L'outil perçu comme une menace dans la première moitié du XXe siècle est aussi source de fascination dans sa seconde. Le film qui marquerait le plus fortement ce basculement serait sûrement 2001, l'Odyssée de l'espace, de Stanley Kubrick, réalisé en 1968. L'outil, c'est presque l'objet magnifié dans ce film à la fois visionnaire et énigmatique, qui entend raconter l'Histoire de l'Humanité – ni plus ni moins – de ses origines simiesques jusqu'à son achèvement final. Or, à chaque étape de l'évolution de l'Homme dans 2001, se marque la création d'un nouvel outil. Lorsque les singes accèdent au savoir grâce au monolithe, ils inventent les outils qui vont leur garantir la suprématie dans le domaine animal (qui ne se souvient pas de cette scène du singe, découvrant sa force de destruction en manipulant un fémur sur un squelette d'animal mort). Deuxième étape ; deuxième monolithe ; deuxième outil. Là il va s'agir de HAL. 2001 marque un basculant car HAL pourrait être le symbole de l'outil qui opprime son maître, de la science qui plie l'Homme à sa volonté. Pourtant, c'est l'Homme qui triomphe, et c'est par le savoir – et grâce aux progrès de sa technique, qu'il arrive à atteindre d'aboutissement métaphysique de son être, qu'il atteint presque – serait-on tenté de dire – son humanité absolue.

 

 

La science, sujet de fascination ? La science libératrice des Hommes ? C'est dans les années 1970 et jusqu'au milieu des années 1980 que cette idée habitera le plus souvent les productions cinématographiques de science-fiction. Ainsi, c'est en 1978 que sort sur les écrans la quintessence même de l'émerveillement de l'Homme pour la science : j'ai nommé Rencontre du Troisième Type de Steven Spielberg. Comparer ce film à ses prédécesseurs du début du siècle est remarquable car son approche de l'Homme face au progrès est totalement inversés. Ici, c'est le système traditionnel qui est l'oppresseur et qui est une menace pour ces pauvres individus ordinaires que sont Roy Neary et Gillian Guiler. L'Etat et l'armée – la norme sociale même – ont été autant d'opposants à Roy et Gillian pour qu'ils comprennent ces drôles de visions qu'ils avaient. Tous percevant d'abord l'arrivée imminente de visiteurs d'un autre monde comme une menace, très vite la découverte va se muer en émerveillement. Dans Rencontre du Troisième Type, ce n'est pas le progrès qui est la menace, c'est l'inconnu qui crée chez l'Homme le sentiment grégaire d'être menacé. Ici, la méfiance au progrès est carrément présentée comme un archaïsme d'esprit. Inversement, être le jouet du progrès est ici bénéfique et source de joie. Roy et Gillian se sont contenté de se laisser guider jusqu'à l'accomplissement final, de la même manière que Bowman dans 2001 ne fait que suivre inconsciemment la voie qui lui est tracée par le monolithe…

 

Melinda Dillon et Richard Dreyfuss. Carlotta Films Carlotta Films

 

On peut donc s'en convaincre avec les exemples qui viennent d'être vu, la science-fiction est loin d'être un genre qui se désintéresse de la société actuelle au profit d'univers imaginaires totalement déconnectés d'une quelconque réalité. Bien au contraire, elle est toujours emprunte d'une réflexion sur les comportements et caractéristiques d'une société, en l'occurrence dans son rapport au niveau de connaissance et de progrès. Il suffit d'étudier l'évolution des thématiques utilisées en fonction de l'époque pour se convaincre que la science-fiction est très en phase avec les questions de son temps, et pas seulement des questions liées de près ou de loin à la science.

 

 

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Publié par L'homme-grenouille - dans Regard amphibien sur le ciné
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DanielOceanAndCo 07/11/2008 22:24

Bah écoute Startouffe, c'est un article bien sympathique que tu nous as écrit là (je te vois venir, c'est pas de l'ironie o: ).

J'aurais quand même aimer que tu cites "Fahrenheit 451" de François Truffaut, "Equilibrium", le chef d'oeuvre de Steven Spielberg : "Minority Report", "Les fils de l'homme" ou "Orange Mécanique" (dont on oublie très souvent qu'il s'agit d'un film de SF)

Peut etre en parlera-tu dans les parties qu'il te reste à publier ;)

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