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2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 10:06

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« La vérité est ailleurs » ou comme, préféraient le dire les puristes, « The truth is out there ». Autrefois ces mots sonnaient comme le cri de ralliement d'une religion ; aujourd'hui encore, certains ne restent pas indifférents à cette devise, martelée au début de chaque épisode, celle de la série The X-Files, qu'en France ont a d'ailleurs appelé dans un premier temps Aux frontières du réel. Cela fait déjà six longues années que l'une des séries les plus juteuses de l'histoire de la télévision a cessé d'être exploitée, même si elle avait quand même perdu de sa saveur longtemps avant. Et c'est peu dire qu'elle a laissé ses traces dans nos curs de téléspectateurs ! Preuve en est, la sortie ce mois-ci [juillet 2008, époque de la rédaction de l'article] d'un nouveau film remettant d'actualité cette franchise, à un moment où, pourtant, la série étant arrêtée, les perspectives de fortes entrées ne sont pas forcément envisageables. Nul ne l'attendait, nul ne le réclamait d'ailleurs ce film, et malgré tout il est là. Les réactions extrêmement diverses que l'on peut lire à se sujet, aussi bien de la part des afficionados que de la part des néophytes sur la qualité de ce film fraichement sorti, sont pour le moins révélatrices du souvenir encore vif qu'occupe X-Files dans notre imaginaire collectif. Certains diront que le film reconstitue à merveille ce qui faisait la force de la série, d'autres au contraire que toute la substance en a été oublié pour n'offrir qu'une coquille vide. Une chose est sure toutefois, il est bien vrai qu'X-Files était une série qui avait quelque chose pour elle, quelque chose de particulier, et c'est à le cerner que cet article va s'efforcer de travailler.

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Alors que nous vivons justement aujourd'hui, dans cette deuxième moitié de décennie 2000, un âge d'or pour ce qui est des séries, évoquer à nouveau ce monument d'un autre temps n'est pas sans nous faire prendre du recul sur le principe même de la série télévisée. « Monument d'un autre temps ? »  réagiront peut-être certains ; n'oublions pas que ce n'est qu'en 2002 que la série s'est arrêtée ! Certes, mais X-Files n'en demeure pas moins une série typique des années 1990 puisque le premier épisode remonte déjà à 1993 ! Or, beaucoup de choses ont changé depuis dans la façon dont les séries avaient l'art de se dérouler et, d'une certaine façon, X-Files a su poser ou confirmer certains principes qui font aujourd'hui loi. Certes, X-Files n'a pas su maintenir tout le long de ses 9 saisons le haut niveau de qualité qu'elle avait su atteindre à ses débuts , perdant même en saison 5 la participation de David Duchovny. Mais sinon, oui on peut le dire X-Files fait partie de ces séries qui ont laissé une emprunte. Tout d'abord, elle a marqué son temps parce qu'elle fut et reste encore d'ailleurs ce qu'on n'a pas peur d'appeler aujourd'hui une série culte, avec ses légions d'adorateurs et de détracteurs. Mais aussi, et surtout, X-Files a laissé une empreinte parce qu'elle marque un tournant dans l'histoire de la série télévisée, faisant la transition entre les séries de la décennie dernière et les séries de la décennie présente. Or, la récente sortie en salle, le 30 juillet, d'X-Files : Régénération, est l'occasion idéale d'opérer à l'autopsie d'un tel succès...

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Les clefs du succès : la remise à jour de bonnes vieilles ficelles qui font recette.


Les raisons du succès de X-Files pourront étonner celles et ceux qui ne se sont pas retrouvés au cur du phénomène. Il est vrai que, perçue de loin, cette série présente un aspect qui peut sembler d'une banalité affligeante. Même un adorateur de cette longue saga peinerait à vous présenter ce qui fait la force de cet X-Files tant, au fond, les ressorts de cette série semblent très classiques et sans grande originalité. C'est qu'X-Files est avant toute chose une série qui et c'est incontestable a su user des ficelles les plus indémodables qui soient pour capter à elle l'attention des spectateurs. Mais ce qui a aussi indéniablement joué en sa faveur, c'est que son créateur, Chris Carter, a su habilement surfer sur des thèmes très fédérateurs pour son époque, et qui ne sont peut-être plus autant d'actualité aujourd'hui.


Notre intérêt accru pour le fantastique


La force d'X-Files, c'est sa capacité à intriguer, et à nous intriguer tout de suite. Et la première ficelle qu'utilise Carter pour susciter chez nous l'intrigue, c'est le fantastique. Rien de plus logique d'ailleurs à ce que le fantastique soit ce qui capte le plus facilement et le plus durablement notre imagination car c'est lui qui la sollicite le plus directement. A s'accorder sur la définition de notre cher Petit Larousse d'ailleurs, le fantastique renvoie à « tout ce qui concerne l'imagination ». Sur ce domaine d'ailleurs, X-Files surprend tant il s'inscrit dans les conventions du genre littéraire fantastique. En effet, tel que nous le définirait toujours le Larousse, le fantastique s'exprime en littérature par une manifestation inopportune de l'irrationnel en plein milieu d'un cadre qui lui est bien rationnel et conforme à la réalité. On ne manque pas d'ailleurs de préciser que ce genre littéraire s'est diffusé en plein siècle des Lumières, période où la raison et l'esprit cartésien faisaient loi. Or, n'y a-t-il pas plus belle illustration de ce modèle de confrontation entre irrationnel et cartésianisme que dans le tandem de héros d'X-Files : Fox Mulder et Dana Scully ?

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C'est une évidence : le fantastique est la clef de voute d'X-Files et son succès provient en partie de sa capacité à en respecter scrupuleusement les codes. Car oui, à bien y regarder attentivement, ce n'est pas par l'originalité des figures fantastiques utilisées que cet X-Files se distingue vraiment. Au contraire, la série se contente essentiellement de réutiliser l'ensemble des figures de proue du fantastique sans forcément y apporter de modification personnelle. En effet, on pourra retrouver, ne serait-ce que dans la première saison, l'utilisation des thèmes des extra-terrestres, des fantômes, de la réincarnation, de la télépathie, des vampires, des loups-garous, de l'intelligence artificielle et même d'exemples plus locaux comme le mythe américain du Big Foot. Bref, ce n'est pas dans les thèmes employés qu'X-Files fait son efficacité, mais bien dans sa façon très rigoureuse de traiter des codes du fantastique. Toute la clef d'un épisode de cette série réside dans sa capacité à faire cohabiter avec le plus d'étroitesse possible la réalité et l'irrationnel qui est venu s'y immiscer. Plus l'intrigue parviendra à créer un cadre dans lequel l'irrationnel peut s'ancrer dans les représentations mentales préexistantes du spectateur, et plus elle sera stimulante intellectuellement. Au fond, le titre français de cette série cerne finalement parfaitement ce qui en est le fondement : c'est le fait de naviguer sans cesse aux frontières du réel.

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Pour se convaincre que cette confrontation du rationnel et de l'irrationnel est la pierre angulaire d'X-Files, il suffit juste de regarder un temps soit peu la structuration de chacun des épisodes. L'introduction est déjà en soi très riche d'informations. Elle se déroule toujours en deux temps. La scission entre ces deux temps est toujours très aisément identifiable car c'est le générique de la série qui fait office de séparatif. Dans le premier temps, l'introduction présente toujours l'émergence de l'irrationnel dans la réalité. Elle est d'autant plus efficace que les situations sont toujours aisément identifiables. Dans Compressions (saison 1, épisode 2) l'épisode où nos chers agents sont confrontés au fameux Tooms on comprend très rapidement qu'un meurtre se prépare. Rien d'extra-ordinaire à cela jusqu'à ce qu'on voit le point d'entrée du malfaiteur : une minuscule plaque de ventilation. Autre exemple parmi tant d'autres, Eve (saison 1, épisode 10) est un épisode qui prend pour cadre initiale une petite fille vraisemblablement effrayée et qui attend étrangement devant sa maison. Elle dit à des voisins intrigués que son père lui a demandé de le laisser seul. La situation semble en tout point plausible, jusqu'à ce que le père soit retrouvé sur la balançoire de sa fille, exsangue, avec deux points rouges dans la jugulaire. On pourrait multiplier les exemples à l'infini car tous les épisodes sont ainsi introduit : une fois la part d'irrationnel présentée, le générique prend le pas. Mais paradoxalement, il est difficile de considérer l'introduction terminée car elle est toujours contrebalancée juste après par le retour sur le même événement, mais repris sous un autre regard, celui de l'expertise policière. C'est la réaffirmation de la rationalité comme elle doit s'opérer dans toute bonne uvre fantastique, et aucun épisode d'X-Files ne déroge jamais à cette règle.

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C'est incontestable, c'est bien là l'une des grandes forces de cette série : sans cesse se faire s'opposer le goût du mystère au rationalisme cartésien. D'un côté Fox Mulder, le « martien » comme on le surnomme dans son service ; de l'autre, Dana Scully, le docteur chargé de le contrôler. Dans l'épisode pilote, une fille est retrouvée morte avec deux boutons rouges dans le dos : enlèvement extra-terrestre dit Mulder car on a retrouvé des composants chimiques inconnus dans les boutons ; piqûres de moustiques ou réaction cutanée à un produit nocif pour la cartésienne Scully qui ne manquera d'ailleurs pas d'exposer les raisons scientifiques qui lui laissent supputer qu'une rencontre avec une entité extra-terrestre est improbable. Même si cette confrontation se retrouve dans tous les épisodes, elle ne se limite certainement pas à l'introduction. C'est un véritable fil rouge qui nous tient sans cesse en haleine car, dès que la série s'apprête à pencher dans l'irrationnel, elle ne manque pas de proposer son pendant rationnel. Dans le premier épisode qui succède au pilote de la série, Mulder et Scully surprenne un ballet aérien nocturne qui n'a rien de naturel. Ce sont des vaisseaux usant de technologies extra-terrestres pour Mulder : cela ne fait aucun doute ! Mais Scully ne manque pas de signaler qu'il peut s'agir de rayons lasers projetés du sol. On en a presque le cur net quand une lumière s'approche d'eux mais, fausse piste, il s'agit d'un hélicoptère de l'armée qui les a repérés. La vraie force de cette démarche, c'est que Mulder lui-même ne manque pas d'utiliser de l'argumentaire scientifique pour contrer le scepticisme de sa partenaire. Dans le pilote, il a recours à une comparaison de deux chronomètres pour avoir une preuve tangible d'une distorsion temporelle. Dans l'épisode appelé l'Enlèvement, il fait noter à Scully que la victime d'enlèvement présente tous les symptômes médicaux d'un séjour prolongé en apesanteur.

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C'est là une clef du pouvoir de captation de la série sur le spectateur, et son scénariste en a bien conscience puisqu'il l'évoque lui-même au cours d'un de ses épisodes fameux, Entités extra-terrestres (Saison 1, épisode 16). Mulder se rend compte que la photo d'OVNI que lui a remis son informateur en qui il a toute confiance Gorge Profonde est en fait un faux. Mulder comprend qu'on s'est joué de lui, et qu'il est d'autant mieux tombé dans le panneau que les autres informations qu'on lui a transmis se sont-elles avérées authentiques. Gorge Profonde révèle alors une vérité universelle appliquée ici comme un mot d'ordre pour toute la série : un mensonge passe toujours mieux quand il est entouré de deux vérités.

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Entourer les mensonges de vérités, c'est ce que cette série s'efforce de faire le plus, ce qui l'a rend d'autant plus efficace. Nul n'est dupe face à une uvre de fiction comme peut l'être n'importe quelle série. Si le spectateur sait que ce qu'il voit est faux, il est néanmoins inconsciemment intéressé par elle car elle lui renvoie une certaine image de sa réalité. Déjà, par le jeu de confrontation du réel à l'irrationnel que nous évoquions à l'instant, X-Files est une série qui offre un regard fantastique de notre réalité et face auquel le spectateur aime se confronter. Mais X-Files aime aller plus loin dans la démarche fantastique. Si le spectateur accepte de suspendre un temps soit peu son interprétation critique des évènements (ce qu'on a parfois coutume d'appeler la « suspension de crédulité »), c'est parce que, d'une certaine manière, il a envie d'y croire quelques instants avant de retrouver son schéma intellectuel de sa vie de tous les jours. L'envie de croire. C'est sur ce principe qu'X-Files cherche à travailler son spectateur en renforçant sans cesse plus loin la confrontation de la réalité avec l'irrationnel (n'est-il d'ailleurs pas écrit sur le mythique poster de Mulder « I Want To Believe »?). Les épisodes vont donc sans cesse s'efforcer de solliciter les spectateurs sur des mythes préexistent à la série X-Files, auquel on s'identifie plus facilement et auxquels est plus porté à croire (et ces thèmes ont déjà été évoqués plus haut : fantômes, vampires, loup-garous, etc...) mais surtout aussi encadrer son mensonge de plusieurs vérités. Le fait que les Extra-terrestres soient actuellement sur Terre, c'est un mensonge que le spectateur accepte de croire le temps d'un épisode, mais auquel il ne croira plus le téléviseur éteint. Cependant, le télescope Arecibo construit pour écouter d'éventuels messages venant de l'espace existe bien, lui. Or, le fait qu'il soit le lieu où se déroule l'intrigue du premier épisode de la saison 2 ne fait qu'ancrer un peu plus l'irrationnel d'X-Files dans la réalité. L'évocation de la sonde Voyager agit de la même manière, celle de la zone 51 aussi... Quand le groupe d'amis paranoïaques de Mulder, ceux qu'on appelle les « Francs-Tireurs » disent que les bandes magnétiques que l'on trouve dans les dollars servent à espionner chaque citoyen qui en possède, on est confronté au fait que même si ces bandes sont là pour éviter les contre-façons, comme le précise bien Scully ces bandes n'en existent pourtant pas moins et elle font partie du quotidien de chaque Américain. Si la suspension de crédulité ne sera pas rompue par de tels artifices, force est de constater qu'ils sont d'une redoutable efficacité sur les spectateurs que nous sommes, au point qu'on ne veuille plus rater un seul épisode. Cette immersion dans l'univers d'X-Files est d'autant plus forte que cette vision fantastique de notre propre réalité est en plus renforcée grâce à l'une des ficelles scénaristiques les plus classiques mais qui fait recette à chaque fois, c'est l'utilisation du thème de la théorie du complot.

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L'appel irrésistible de la théorie du complot.


De même que pour le fantastique, on en conviendra tous, X-Files n'est pas la première série a avoir eu recours à la thématique du complot. Mais c'est pourtant avec l'association de ces deux thématiques qu'X-Files va parvenir à s'ancrer comme étant LA série des années 1990. Ceci peut s'expliquer à la fois pour des raisons structurelles que pour des raisons plus liées à la période spécifique des années 1990. Pour ce qui est des raisons structurelles, la chose est facile à comprendre. En effet, quand on y réfléchit bien, la théorie du complot ne fait que renforcer la confusion entre l'irrationnel de la série et la réalité. Certes, nul d'entre nous n'est dupe sur le caractère fictif de la série, cependant X-Files fait l'effort, au travers de la théorie du complot, de nous faire passer le message suivant : « de toute façon, même si c'était vrai, nous ne saurions pas car nos gouvernements nous mentiraient ». En associant ainsi fantastique et théorie du complot, la posture intellectuelle qu'inspire X-Files au spectateur n'est plus celle de se dire seulement « tout cela est faux », mais d'en venir à s'interroger sur ce qui pourrait être possible, sur ce qui pourrait être vrai. Or, c'est justement l'essence fondamentale du fantastique que de parvenir à solliciter l'imagination . Le mot « fantastique » s'est d'ailleurs construit du grec phantastikos qui signifie « ce qui concerne l'imagination ». la théorie du complot ne fait donc qu'accroître le potentiel fantastique de la série ne serait-ce que par cette posture de remise en question de la vérité du monde réel. Chaque générique de la série ne nous rappelle t-il pas régulièrement que la seule idée à assimiler comme une vérité cardinale c'est que « La Vérité est ailleurs » ?

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Mais l'efficacité de cette théorie du complot ne se trouve pas uniquement dans cette capacité à renforcer la dimension fantastique de cet X-Files. La théorie du complot est aussi en soi une thématique très porteuse. Tout d'abord, d'un premier point de vue, « complot » implique forcément « tromperie » et donc « méfiance ». Par conséquent, la thématique du complot devient un excellent moyen de créer une atmosphère pesante, d'autant plus pesante que le complot est d'envergure. Autant dire que dans le cas d'X-Files, où le complot est carrément d'envergure mondiale, non seulement on se sent plus facilement concerné et donc intéressé, mais en plus un tel complot en vient à générer carrément une atmosphère de paranoïa. « Truth No One » remplace d'ailleurs la devise «  la vérité est ailleurs » lors du dernier épisode de la saison 1, preuve s'il en est que l'esprit de paranoïa fait clairement partie des ressorts de la série. Cette paranoïa est d'ailleurs omniprésente chez la plupart des personnages de la série, qu'il s'agisse de Gorge Profonde qui ne voit Mulder qu'en pleine nuit et qui fuit jusqu'aux flashs des touristes, ou bien encore de ces fameux Francs-Tireurs qui ne peuvent s'empêcher d'enregistrer l'ensemble de leurs conversations téléphoniques. La paranoïa est d'autant plus un registre efficace pour X-Files qu'il rentre dans le domaine plus grand de la peur dans lequel le fantastique ancre déjà la série. (De nombreux épisodes indépendants ne cherchent d'ailleurs qu'a reposer sur des mécanismes d'horreur, jouant parfois sur le huis-clos, mais je ne j'appesantirai pas vraiment sur cet aspect que chacun pourra percevoir par lui-même en (re)voyant les épisodes concernés).

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Mais la théorie du complot fonctionne d'autant mieux dans X-Files qu'elle n'est pas vraiment une invention de la série. Il s'est toujours plus ou moins véhiculé dans l'imaginaire collectif des sociétés occidentales, mais plus particulièrement en Amérique, l'idée qu'est à l'uvre une conspiration, qu'elle soit gouvernementale ou pas. A dire vrai, le complot et la conspiration sont des données quasi-récurrentes de n'importe quelle époque et de n'importe quelle civilisation car chaque pouvoir en place plonge toujours un certain nombre de gens dans l'ombre de ce pouvoir et il en découle presque logiquement qu'une conspiration latente travaille à une redistribution des rôles. Cependant, dans des sociétés démocratiques et libérales comme les nôtres, la crainte de la conspiration ourdie en coulisse n'est plus le seul apanage des nobles et autres oligarques, mais devient celui d'un peuple tout entier qui craint qu'on ne lui mente pour mieux le manipuler. En ce sens, il est donc logique que la théorie du complot soit au fond un thème très populaire dans les fictions de tout genre, car elle parle au fond à un inconscient collectif profondément enraciné dans nos sociétés.

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Néanmoins, la théorie du complot ne relève pas seulement du réflexe grégaire pour une société comme celle des Etats-Unis, qui plus est celle du début des années 90, période où la série X-Files débute. L'évocation d'une éventuelle conspiration gouvernementale, ou extra-gouvernementale, ne peut que solliciter une Histoire récente qui a conditionné un certain état d'esprit chez cette population. A dire vrai, il est même très intéressant que la série X-Files utilise à ce point la théorie du complot dans une période si particulière qu'est 1993. En effet, c'est essentiellement la Guerre Froide et toutes ses conséquences qui ont alimenté l'image d'un gouvernement qui occulte la vérité au nom de la sécurité de l'Etat, et par extension l'idée qu'une conspiration a cours derrière la façade officielle. Qu'il s'agisse de la psychose de l'ennemi de l'intérieur concrétisée dès le début des années 50 par le maccarthysme, ou bien tout simplement de l'impression d'impunité et d'omnipotence que donnait alors la CIA aussi bien au sein du pays qu'à l'étranger, toute la deuxième moitié de siècle a conditionné le peuple américain à percevoir son propre Etat comme une sorte de Janus à deux visages.

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D'autres évènements marquants, comme l'assassinat du président John Fitzgerald Kennedy, celui de martin Luther King, ou encore le scandale du Watergate ne font en fait que consolider l'idée d'un pouvoir technocratique tout puissant qui jouirait d'une totale impunité. Cette idée est bien évidemment renforcée par le fait qu'il plane encore aujourd'hui sur ces affaires une réelle opacité qui conforte bien évidemment tout-un-chacun dans l'idée que de hautes instances cachent l'essentiel de la vérité. Or, ce qu'il est intéressant de constater, c'est que c'est sur cette atmosphère de psychose, sur cette crainte latente de la menace communiste, qu'X-Files semble surfer avec succès, alors que pourtant, la cause de cette psychose la Guerre Froide s'était terminée en 1993. Il y a peut-être dans ce paradoxe l'une des clefs de la fulgurante réussite de cet X-Files. Par bien des points, 1991 et la chute de l'URSS marquait l'ouverture sur une période d'incertitude où il était difficile d'imaginer un avenir même proche. Un historien japonais s'était même autorisé à l'époque de parler de « la fin de l'Histoire ». Un tel trou d'air n'a pas manqué d'affecter l'imagination des scénaristes chez qui la Guerre Froide faisait toujours plus ou moins partie du décor. A ce titre, des films du milieu des années 90 comme Goldeneye ou bien encore USS Alabama témoignent bien de la difficulté du cinéma d'action a sortir du modèle de confrontation américano-russe. Or, en introduisant son complot autour des extra-terrestres, X-Files réussit finalement le tour de force de recycler tout cet appareil culturel laissé en désuétude et dans lequel le public s'est retrouvé.

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A bien regarder les épisodes d'X-Files d'ailleurs, il n'est pas rare de voir réapparaître des thématiques propres à la Guerre Froide, ou des références faites aux grandes affaires de la bonne époque, comme l'assassinat de Kennedy ou bien encore l'Irangate. X-Files ira même jusqu'à associer l'un des grands pontes de la conspiration extra-terrestre, e fameux Homme à la cigarette, avec l'assassinat de Kennedy (Saison 4, épisode 7). Mais la série ne va cependant que très rarement dans dans de tels extrêmes et se contente généralement de simples allusions récurrentes à l'univers de la Guerre Froide. Lorsqu'il converse avec Mulder d'un corps d'extra-terrestre récupéré en Irak dans l'épisode Entité Biologique Extra-Terrestre (Saison 1, épisode 16), Gorge Profonde évoque un accord secret pris en 1947 entre les grandes puissances de l'époque Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne, France, Chine et même les deux Allemagne visant à se mettre d'accord sur le sort à réserver aux extra-terrestres récupérés sur leur sol respectif. Il n'est même pas besoin d'avoir recours aux extra-terrestres d'ailleurs pour faire revivre la bonne vieille époque de la Guerre Froide, les petites clones appelées Eve peuvent aussi être un bon prétexte. Là encore, c'est Gorge Profonde qui évoque le projet eugéniste qui est à l'origine de ces petites, précisant bien d'ailleurs que ce projet a été mené en concurrence avec un autre projet russe qu'on disait alors très avancé. Les Russes ne sont d'ailleurs jamais bien loin, quand ce ne sont pas des fois les Chinois, comme c'est le cas dans l'étude du phénomène de télékinésie telle qu'il est évoqué par Mulder dans L'Ombre de la mort (Saison 1, épisode 5). La Guerre Froide reprendrait presque avec la menace que fait peser le « cancer noir », une sorte de projet rival mené par les Russes en concurrence à celui des Américains appelé « Contrôle de Pureté » (Tunguska : Saison 4, épisode 8 et 9).

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A ce petit jeu d'ailleurs X-Files sait jouer avec beaucoup d'efficacité des thématiques qui étaient en vigueur pendant la Guerre Froide, mais en les remettant au goût du jour à travers de son regard fantastique. Ainsi n'hésite-t-on pas à jouer de la peur de l'Etat menteur, de la technocratie au pouvoir envers et contre tous les corps démocratiquement élus. Le personnage de Mulder lui-même est présentée comme une victime de l'Etat menteur. Dans l'épisode pilote, il se présente comme un très bon élément qui s'est illustré autrefois par des études prestigieuses en Angleterre, mais que le FBI a mis dans une voie de placard parce qu'il cherchait à mettre la main sur une vérité qui dérangeait. Il n'est d'ailleurs par rare d'assister dans certains épisodes d'X-Files à l'intervention de services occultes qui viennent mettre fin purement et simplement aux investigations de nos deux bons et honnêtes agents fédéraux : dans le premier épisode, des voitures arrêtent brutalement celle de Mulder et Scully et les agents qui en sortent leur subtilisent toutes leurs preuves sans une once d'explication. Dans le cas de l'enlèvement, dès que Mulder fait la demande d'analyser le mystérieux dessin d'un enfant, il reçoit dans la soirée même la visite impromptue de la NSA qui fouille de fond en comble sa chambre mais également la maison du petit. L'idée d'un gouvernement au sein du gouvernement qui court-circuite ses propres services et ses propres règles peut revenir sur d'autres affaires qui n'ont pas forcément de liens avec la complot extra-terrestre. Dans Vengeance d'Outre-tombe (Saison 1, épisode 15) par exemple, Mulder découvre que le gouvernement n'a pas hésité a financer les recherches d'un médecin radié de l'Ordre pour mener justement des expériences qui ne répondent pas à l'éthique. Il en va de même avec l'ombre mortelle du docteur Banton que le gouvernement finance lui aussi, malgré les dangers (Saison 2, épisode 23). Dans les deux cas, la fraude est justifiée toujours de la même manière : on ne pouvait pas se permettre de laisser les Russes ou les Chinois mettre la main dessus. La Guerre Froide, encore et toujours...

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Ces interventions sont multiples, mais surtout elles peuvent se faire insidieuses. On ne sait pas qui a brûler la chambre de Scully dans l'épisode pilote mais elle n'a pas brûlé par hasard. De même, on ne sait pas qui a mis l'appartement de Mulder sous écoute mais les micros sont bien là. La méfiance face à la technocratie malveillante joue en plus clairement sur la peur du « ils sont parmi nous » des Envahisseurs. Dana prête dix secondes un stylo à une gentille petite dame dans une agence de location d'automobile et voilà qu'un micro y est glissé à l'intérieur sans qu'elle s'en aperçoive immédiatement (Saison 1, épisode 17). Plus sournois encore, même un gentil journaliste local qui vient à la pêche aux infos peut en fait cacher un agent secret, comme c'est le cas dans Gorge Profonde (Saison 1, épisode 1). Et bien évidemment, le peu de preuve que l'on peut sauver et présenter comme évidence finit sa course dans un casier du pentagone, comme c'est le cas du bout de métal retrouvé dans une victime d'enlèvement dans l'épisode pilote, et comme c'est le cas aussi du ftus extra-terrestre dans Hybrides. En fin de compte, à écouter le discours que tient Mulder à la commission qui le juge d'avoir enfreint des lois et principes fondamentaux pour se rendre sur le lieu d'un crash d'OVNI, on se rendra compte que ces propos rentrent pleinement dans ce cadre de la lutte contre une technocratie malfaisante, un Etat menteur : « On ne combat pas des mensonges portant l'estampille gouvernementale. Libre à vous de nier toutes les choses que j'ai vu, toutes les choses que je viens de découvrir, mais ça ne pourra pas durer, parce qu'il y a trop de gens qui savent  ce qui se passe. Et aucune loi, aucun gouvernement sur Terre n'aura me droit de manipuler la Vérité. » En somme, entre fantastique et théorie du complot, X-Files ne fait en fait que jouer sur les attentes du moment et sur des fondamentaux récurrents des masses sociales. C'est donc aussi et surtout parce qu'elle est en phase avec son époque et avec sa société que cette série a pu se construire un tel succès. Or, nous allons voir que cette mise en phase avec sa société ne s'arrête pas là.

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Une série en prise avec le réel


Remise au goût du jour du genre fantastique, utilisation de codes scénaristiques efficaces et en harmonie avec son temps : il est vrai que les raisons d'être captivé par X-Files sont multiples. Néanmoins, et c'est ce qui est incroyable au fond, c'est que cette série ne tire pas uniquement sa force de l'efficacité de la construction de ses intrigues. Beaucoup de spectateurs sont aussi captés par cet univers particulier parce qu'ils s'y reconnaissent beaucoup, et cela s'explique essentiellement par le fait que cette série prend beaucoup prise dans une réalité qu'elle veut la plus fidèle possible. C'est une autre grande force de cet X-Files : sa capacité a ancrer ses intrigues dans l'Amérique de son époque.


Une série où tous s'y retrouvent car tous sont représentés


On néglige trop souvent les lieux ou les personnages qui nous sont présentés dans une série, alors qu'inconsciemment ils définissent souvent des stéréotypes très fermés qu'on identifie comme les seuls canons possibles dans lesquels une intrigue intéressante peut se dérouler. Pour ceux qui ne sont pas convaincus, il suffit d'étudier quelques instants quelques cas plutôt connus : les héros d'Urgences, de Docteur [H]ouse ou bien encore de Grey's Anatomy sont tous de jeunes et beaux médecins avec tout l'avenir devant eux ; les six amis sympathiques de Friends sont tous de jeunes New-Yorkais dans le vent, tout comme les belles demoiselles de Sex And The City ou de NY-PD Blues et autres Experts qui, s'ils ne sont pas à croquer la Grande Pomme, font la bronzette à Miami au côté de Dexter et des Deux Flics que nous y connaissons tous... En somme, en grande majorité, les héros et lieux potentiels pour que s'y déroule une intrigue digne de ce nom sont très restreints, et c'est là qu'X-Files parvient à se démarquer brillamment.

Robert Sean Leonard, Lisa Edelstein, Jesse Spencer, Hugh Laurie, Jennifer Morrison & Omar Epps. Fox Lisa Kudrow, Matt Leblanc, Courteney Cox, Matthew Perry, Jennifer Aniston & David Schwimmer. NBC Television Bill Brochtrup, Esai Morales, Henry Simmons, Gordon Clapp, Garcelle Beauvais-Nilon, Charlotte Ross, Mark-Paul Gosselaar & Dennis Franz. American Broadcasting Company (ABC)

X-Files c'est la série de l'Amérique profonde comme celle des grandes villes, c'est celle de la côte est comme celle de la côte ouest, c'est celles des WASP comme celle des latinos. Bref, ce qui surprend dans cette série, c'est son incroyable capacité à faire le tour d'un pays pour chercher à l'embrasser dans son entièreté. Certes, les deux personnages récurrents de la série, Fox Mulder et Dana Scully, ne rentrent pas forcément dans cet ordre d'idée. On pourrait même dire d'eux qu'ils rentrent parfaitement dans le moule des critères évoqués ci-dessus. Mais finalement, quand on regarde bien ces deux personnages, on se rend compte qu'ils ne sont pas vraiment les personnages principaux de ces aventures : ils sont assez froids, cliniques dans leur façon de parler, enfin on ne découvre que très parcimonieusement leurs sentiments et leurs intimités (ce qui les rendraient d'ailleurs presque plus attachants que certains autres personnages dont on cherche justement à faire de leur personnalité le principal centre d'intérêt). Finalement Mulder et Scully ne sont que de simples faire-valoir dans chacun des épisodes ; des personnages outils chargés de mettre en branle l'intrigue. Les véritables héros de chacun des épisodes, ce sont les phénomènes paranormaux comme les Eugène Tooms (l'homme contorsionniste et mangeur de foie), les Cecil L'ively (l'incendiaire capable de combustions spontanées), les Pierre Bauvais (sorcier vaudou redoutable) et on pourrait citer les autres Roland, Aubrey, Duane Barry et consorts... Ceux là sont les vrais héros d'X-Files et incarnent l'Amérique dans toute sa pluralité.

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Pour ce qui est des lieux, le diagnostic est le même. Même si les agents Mulder et Scully sont postés à Washington D-C., siège du FBI, leurs aventures peuvent conduire en tout point des Etats-Unis. Lors de la première affaire que mèneront conjointement les deux agents, Mulder et Scully vont devoir enquêter non pas à New-York City, ni même à Miami ou bien encore Los Angeles, mais à Bellefleur dans l'Oregon petit village réputé pour son saumon ironisera même ce cher Mulder ! Ce cas n'est d'ailleurs pas unique puisqu'il n'est pas rare que les deux agents du FBI aient à s'enfoncer dans l'Amérique profonde afin de mener leurs enquête sur des phénomènes inexpliqués. Ainsi, pour élucider le mystère du loup-garou qui terrorisait une réserve indienne, Mulder et Scully se sont retrouvé dans le petit village de Browning dans le Montana. Quand il a fallu enquêter sur un enlèvement extra-terrestre, c'est à Sioux City (saison 1, épisode 3) dans l'Iowa qu'il a fallu aller, puis à Townsend dans le Wisconsin quand un OVNI s'y est écrasé (saison 1, épisode 9). Il n'est pourtant pas rare qu'un épisode prenne soudainement cadre dans une grande ville, même si ce ne sont pas forcément les plus connues ou les plus glamours : Tooms frappe à Baltimore, les Eve dans la banlieue de San Francisco, le fantôme vengeur de Charlie Morris à Buffalo. Au total, si on se limite à la seule première saison qui compte 23 épisodes auxquels s'ajoute le pilote, 19 Etats auront été concernés dont 8 de la côte est, 4 de la côte ouest (soit tous, y compris l'Alaska), et le reste concernant des Etats du centre.

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En somme, le fantastique ne se limite pas ici à un espace donné : le fantastique est partout. Non seulement cette dimension universelle du fantastique nous permet de plus facilement nous identifier aux intrigues mais en plus, elle ne fait qu'accentuer la paranoïa sur laquelle la série aime jouer avec nous. Par exemple, même dans une cabine de toilettes mobile sur un bord de route de Virginie, on peut tomber sur une douve géante qui vous plante un parasite dans le fessier (épisode 2 de la saison 2). Ou bien encore, même dans un petit lycée paumé en plein cur de l'Amérique, on peut tomber sur une prof remplaçante possédée par le démon qui officie sur vous des sortilèges démoniaques (saison 2, épisode 14). Cette capacité a faire de n'importe quel lieu un endroit potentiellement fantastique provoque un côté incroyablement excitant chez le spectateur, car il nous incite à percevoir notre monde sans cesse d'un il neuf. Qui vous dit d'ailleurs que le vieux hangar tout rouillé devant lequel vous passez tout les matins ne cache pas en fait une zone de stockage d'hybrides extra-terrestres comme c'est le cas dans le dernier épisode de la saison 1 ?

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Au cur de la réalité sociale


Mais ce qui est vraiment intéressant dans ce tour d'Amérique auquel se livre X-Files, c'est qu'il vient se confronter à la réalité sociale des Etats-Unis et de la plupart des sociétés occidentales en général. Un peu comme ce qui relevait de l'universalité géographique des intrigues, les différents épisodes de la série prennent place dans des catégories sociales très variées. L'incendiaire par exemple frappe une famille très bourgeoise du Massachusetts, alors que la bête du Jersey s'en prend à des clochards. Tooms est un banal agent d'entretien. On vivra même au travers du retour de Tooms sa réinsertion sociale en tant qu'employer communal. Enfin, le problème des filles clonées dans l'épisode intitulé Eve touche quant à lui des classes moyennes. Ce qui est intéressant, c'est que ce tour social n'élude pas les réalités de l'Amérique. Parfois, une enquête peut se retrouver mêlée bien involontairement aux problèmes des séjours clandestins dans les Etats limitrophes du Mexique, comme c'est le cas pour l'affaire du Chupacabra (Saison 4, épisode 11). D'autres fois, ce sont des camps d'Haïtiens qui sont concernés, comme dans le cas du Mystère vaudou (Saison 2, épisode 15). Un épisode mènera même au sein d'une communauté isolationniste de type Amish, les Ames-Surs (Saison 1, épisode 13).

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En ce sens, X-Files surprend, par sa façon de coller à l'Amérique d'aujourd'hui, à opérer une sorte de syncrétisme social par le surnaturel. Qu'il s'agisse du vaudou haïtien, des loups garous indiens ou bien même encore des Calusari démoniaques importés par des immigrés roumains, Chris Carter ratisse très large. En observant un peu d'ailleurs, on constate que la série se fait aussi représentative de toutes les strates générationnelles de l'Amérique, n'hésitant pas à évoquer à la fois les croyances d'hier (le diable, les vampires, les loups-garous), que celles plus contemporaines, inspirées par les avancées techniques de l'humanité (extra-terrestres, intelligence artificielle diabolique). Ce qui est étonnant, c'est qu'en opérant ce patchwork désordonné avec la volonté de lui donner une cohérence, la série X-Files donne une image d'elle-même qui n'est pas loin de celle de l'Amérique d'aujourd'hui. D'une certaine façon, en reconstituant dans son univers cette Amérique plurielle, X-Files joue à la fois de la peur que peut avoir un Américain de ce qui le côtoie dans son propre pays, mais aussi de l'intrigue que peut susciter un panel aussi diversifié et qui pourtant semble avoir sa cohérence. A plus d'un titre donc, X-Files est une série ancrée dans la réalité sociale de son époque, ce qui en fait indéniablement le succès.

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A bien y regarder d'ailleurs, X-Files est une série qui nous immerge profondément dans la réalité des gens et qui parvient à un remarquable travail de dissection. A plusieurs reprises, les agents Mulder et Scully sont amenés, par la force des choses, à pénétrer l'intimité de certaines familles ou de certaines personnes, et c'est l'occasion pour la série d'ausculter le mode de vie américain. Dès le premier épisode de la saison 1, le spectateur est amené dans le quotidien de la famille Budahas, un pilote d'avions de chasse qui, après avoir été mystérieusement retenu par l'armée pendant six mois, revient mais changé de l'intérieur. Le récit de sa femme surprend par sa façon d'exposer le quotidien de la famille, notamment pour ce qui est des non-dits. Paradoxalement, au-delà du mal étrange qui touche le pilote Budahas et quelques uns de ses voisins eux-mêmes pilotes, le vrai fléau qui réduit le quartier est le non-dit. Pour exemple, Anita Budahas n'a pas su interpréter convenablement les premiers signes de problèmes de son mari parce que ce dernier lui cachait ce qu'il faisait au travail à ce moment là. De même, l'ampleur du problème n'est pas forcément connu car on ne sait pas vraiment qui ose en parler. La voisine des Budahas n'hésitera d'ailleurs pas à leur reprocher ouvertement d'en avoir parlé et d'avoir ainsi amener le FBI chez elle.

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De la même manière, nombre de cas ne peuvent se résoudre parce que ceux qui en souffre, ou les proches du concerné, refusent d'exposer leur problème, par peur de la réaction sociale environnante. Dans l'épisode pilote, le médecin légiste s'était refusé à faire une autopsie de peur de trouver quelque chose qui concerne sa fille ou le fils du shérif. Dans une version similaire, le cas du manitou est connu de tous les indiens tregos de la réserve mais nul n'en parle au FBI si bien que deux victimes supplémentaires vont s'accumuler. C'est aussi par la loi locale du silence que le club de satanistes parvient à mener ses messes noires en toute impunité dans la main de l'enfer. Enfin, cas peut-être le plus flagrant de l'efficacité de la pression sociale pour au final opérer l'uvre sordide de l'Etat menteur, le cas de Darlène Morris, victimes elle et sa fille d'enlèvements extra-terrestres mais à 25 ans d'intervalle. Darlène refuse que sa fille Ruby ne témoigne auprès de l'agent Mulder pour simplement la protéger du discrédit dont elle a été victime pendant toute sa vie.

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Cet aspect d'organisme oppresseur que peut prendre la société américaine, X-Files n'hésite pas à le développer sur d'autres thèmes qui eux s'ancrent non plus simplement dans le fantastique, mais dans la réalité bien concrète. L'Eglise des miracles en est l'exemple le plus frappant, présentant et tournant en ridicule les cérémonials de type évangéliste. Même si le carctère miraculeux du jeune Samuel n'est pas contredit par la série (n'oublions pas que nous sommes dans une série fantastique), l'exploitation de Samuel par son père, devenu homme riche et aisé, présente toute l'ambiguïté de la société américaine sur le domaine clérical. De même, la main de l'enfer présente dès son introduction la religion comme un paravent hypocrite derrière lequel on peut se cacher : personne ne peut s'imaginer que ces sages parents d'élèves qui ne veulent pas dénaturer le message de Jésus lors du spectacle de fin d'année vont s'adonner juste derrière à des messes noires. Dans le même genre, le terrible fétichiste qui s'en prendra à Scully est embauché dans une entreprise de livreur parce qu'il est croyant et que le patron veut des employés honnêtes. Le fétichiste démontre a lui seul la pertinence d'un tel raisonnement. La série ne manque pas d'ailleurs de mettre en évidence comment la place que concède les Etats-Unis à la religion est finalement l'outil le plus utile contre l'expression de l'Etat de droit. On refuse d'exhumer le corps d'une fidèle de Samuel pour une autopsie pour raison religieuse : les vraies raisons étaient qu'en fait, l'autopsie aurait permis de remonté jusqu'au véritable meurtrier qui faisait parti de l'Eglise. De la même manière, l'autopsie de la première victime du manitou ne peut-être autopsier. Même en insistant, Mulder comprendra qu'il n'a pas le choix, au risque de fragiliser la position de shérif local à qui ont reprochera cette offense. Encore une fois, le refus de l'autopsie a pour but d'éviter que la découverte du manitou ne donne raison au propriétaire terrien blanc qui l'a abattu.

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Finalement, à bien prendre en compte toutes les dimensions de la série X-Files, que ce soit aussi bien dans sa forme que dans son fond, on peut être surpris par l'incroyable cohérence de la démarche puisque, même quand il s'agit d'aborder la réalité sociale des Etats-Unis, même quand elle laisse un instant de côté la théorie du complot, on constate une fois de plus que le véritable ennemi des deux agents Mulder et Scully c'est la dissimulation de la vérité par une société de non-dit, une société polissée qui parvient à tout masquer par la peur qu'on ses membres d'être exposés au regard lyncheur de la société. Après des décennies de guerres civiles, de guerres mondiales et de guerre froide, X-Files présente ces Etats-Unis non pas seulement comme une société du complot gouvernementale, mais comme une société du perpétuel mensonge. Encore et toujours, la vérité est ailleurs.


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