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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 23:42

Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr  Affiche française. United International Pictures (UIP)

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Voir demain pour questionner aujourd'hui

 

La science : seul sujet de la science-fiction ? Voila bien une grosse erreur que de se l'imaginer ! Même si le principe même de la science-fiction est de regrouper tous les films qui interrogent la société dans son rapport à sa technique et à son savoir, cette démarche fondamentale du genre est parfois plus un moyen qu'une finalité. Le XXe siècle n'a pas eu comme seule préoccupation que son rapport à la science, loin de là. Libertés individuelles, religion, modèle économique et social, remise en cause des cadres moraux et culturels, ou bien encore politique internationale sont autant de sujets qui ont préoccupé – et préoccupent encore ! – les sociétés d'hier et d'aujourd'hui. Au même titre que tous les autres genres, la science-fiction n'est pas restée hermétique à ces thématiques à l'écho si profond. Même, on pourrait s'avancer à dire que la science-fiction a toujours eu une longueur d'avance sur les autres genres en ce domaine ; projection vers l'avenir oblige ! On ne peut le nier ; à imaginer une société où s'est exercé un progrès scientifique, l'œuvre de science-fiction est irrémédiablement portée à dresser un modèle d'évolution sociale. Or, aucune projection future ne peut empêcher le spectateur de film de science-fiction à comparer cette société future à sa société présente, l'amenant à s'interroger sur le bien fondé de ses caractéristiques.

 

     

 

Certains de ces films portent d'ailleurs clairement cette comparaison à l'écran, ce sont les films qui ont recours à la thématique du voyage dans le temps. Pour ce type de film, la comparaison d'époque est le cœur du sujet puisqu'elle est justement portée à l'écran. Comparer le présent à un futur imaginaire dans un même film : rien de tel pour prendre du recul sur les incohérences ou les évidences ignorées de notre fonctionnement social. Pour ce qui est des évidences ignorées, le chef d'œuvre de Terry Gilliam, l'armée des douze singes (1995), est sûrement le plus remarquable des exemples. Vivant sous terres et dans des cages, les Hommes de 2035 n'ont plus grand chose d'humain. La surface de la Terre leur est interdite depuis qu'un virus a frappé l'humanité en 1996. Dernière chance des scientifiques, le retour dans le passé pour enquêter sur les origines du virus afin d'y trouver enfin un remède pour les hommes de 2035. C'est ainsi que James Cole est envoyé dans le passé – notre présent – pour sauver ce qui doit l'être. Le futur immonde permet ici de regarder le quotidien avec un œil neuf. James Cole aime l'air pollué de New-York parce qu'il est respirable. James Cole aime la lumière blafarde de la ville, car elle contraste avec la noirceur de son quotidien d'avant. James Cole aime la musique, la nourriture sous-vide, les vieilles chambres d'hôtel miteuses… Malgré ces allures de merveilleux polar noir, l'armée des douze singes est le symbole du regard nouveau que la science-fiction peut faire porter sur notre quotidien. Or, ce qui est vraiment remarquable avec cette thématique du voyage dans le temps, c'est qu'elle peut se décliner de bien des manières, dans bien des registres, sans perdre cette dimension du regard nouveau. Ainsi est-il difficile d'évoquer le voyage dans le temps sans penser à cette remarquable comédie guillerette qu'est la trilogie des Retour vers le futur, menée par Robert Zemeckis dès l'année 1985, sous la houlette de Steven Spielberg.

 

 

 

Retour vers le futur, c'est l'histoire d'un jeune lycéen, Marty McFly, qui se fait embarquer dans une drôle d'expérience menée par son étrange ami, le professeur Emmett « Doc » Brown. Mais suite à un incident survenu lors de l'expérience, le pauvre Marty se retrouve malencontreusement envoyé une vingtaine d'années dans le passé : au temps de la jeunesse de ses parents ! A dire vrai, ce n'est qu'à partir deuxième opus de la série que cette gentille comédie familiale se risque à explorer une société futuriste. D'ailleurs, rien de bien folichon dans cette projection futuriste : voitures volantes, plats déshydratés, publicités projetées en 3D ; tout repose essentiellement sur l'émerveillement technique. Finalement, c'est par une comparaison avec le passé que cette saga s'interroge le plus sur les mœurs de sa propre époque. En effet, c'est surtout dans le premier épisode que Retour vers le futur se risque le plus à l'exercice comparatif. Même si ce film est avant tout un grand spectacle sans grande prétention militante, certains de ses moments ont une portée sous-estimée. Retour vers le futur, premier du nom, c'est la mise en comparaison de deux périodes de l'Amérique à un moment de gros bouleversements culturels. L'air de rien, elle permet de mettre en évidence l'évolution des mœurs sur un temps relativement courts. Cela peut concerner des éléments relativement superficiels comme les goûts vestimentaires. Ainsi pensera-t-on dans les années 60 que Marty est un garde-côte à cause de son manteau bouffant. Mais cela peut concerner aussi des mentalités bien plus profonde comme l'évolution de la place des noirs dans la société WASP. Ainsi, le jeune noir qui fait le ménage dans le snack sera le futur maire de Hill Valley. Seulement, quand Marty évoque l'idée aux gens des années 60, on lui rit au nez tellement la chose semble envisageable. Retournement de situation lorsque ce sont les années 60 qui questionnent les mœurs des années 80. Ainsi, Doc Brown croit à une mauvaise blague quand on lui dit que le président des Etats-Unis dans les 20 prochaines années sera Ronald Reagan : « l'acteur ? » Retour vers le futur nous le montre bien : même quand le film se veut socialement inoffensif, les possibilités introspectives du voyage dans le temps sont multiples.

 

Michael J. Fox et Christopher Lloyd. Collection Christophe L. http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/83/36/94/19685207.jpg

 

Dans un certain ordre de mesure, les Visiteurs, de Jean-Marie Poiré (1993), procède du même procédé, mais dans un écart de temps plus long. Ici, la projection d'un chevalier médiéval dans la société de fin XXe siècle permet de mener une gentille satire d'une société devenue ampoulée et guindée. Les nobles virils sont devenus des nobles coincés au langage finalement plus énigmatique que celui de nos charmants visiteurs du passé. Et la caricature du parvenu qu'est Jacquart renforce finalement la dimension absurde des mœurs de cette société française du paraître. Pour trouver une autre comédie qui se risque à une comparaison entre deux périodes, mais qui oppose ce coup-ci les mœurs de la société actuelle à une société future, il faut retraverser l'Atlantique. En effet, la même année sortait Demolition Man de Marco Brambilla. Le procédé est le même, et rappelle d'ailleurs par bien des points retour vers le futur. Dans ce film, c'est un homme des années 90, en l'occurrence un flic interprété par Sylvester Stallone, qui se retrouve plongé dans une société futuriste dont les principes et mœurs lui échappent. Même quand elle se veut comique et légère, l'œuvre qui a recours au voyage dans le temps conduit toujours à la prise de recul sur les mœurs de sa propre société. Suite à une énorme bavure qui a coûté la vie à de nombreux otages, l'officier John Spartan est condamné à la congélation, au même titre que le terroriste qu'il a coffré, Simon Phoenix. Seulement voilà, en 2032, Simon Phoenix s'évade. La société étant devenu depuis entièrement non-violence, les policiers de cette époque se sentent totalement impuissants face à cette menace d'un autre temps : c'est ainsi que John Spartan va reprendre du service, et que le choc des civilisations va s'opérer.

 

Christian Clavier et Jean Reno. Gaumont 

 

Comme dans Retour vers le futur, l'homme du passé de Demolition Man est subjugué par cette société aux mœurs futures qui ont conduit un acteur à la présidence : en l'occurrence Arnold Schwarzenegger. Pas de violence en 2032, mais à quel prix ! Loin d'être la société idéale, Demolition Man est la caricature de la société puritaine telle qu'elle peut être parfois défendue et valorisée aux Etats-Unis. Le sexe, par exemple, est banni. Le contact physique et les « échanges de fluides corporels » écoeurent au plus au point. Maintenant, le plaisir se fait au travers de casques de réalité virtuelle, chose qui – bien évidemment – ne va pas forcément être du goût de notre homme des années 90 ! Dans une telle société lissée, l'art est lui aussi policée à l'extrême. La bibliothèque porte le nom de ce fameux président, fleuron de la culture américaine : Arnold Schwarzenegger ! Le summum de l'art culinaire est le Pizza Hut, et les grandes chansons de musiques classiques sont d'anciens slogans publicitaires… Ici, la projection vers le futur appelle à la prise de recul, et la prise de recul à la contestation par la caricature. Ce genre de comédies qui semblent utiliser la science-fiction de manière innocente est une donnée récurrente du cinéma américain qui n'est pas aussi anecdotique que cela. Encore récemment, sortait sur les écrans Idiocracy, où la aussi un policier est congelé pour se réveillé dans le futur, pour constater que les Etats-Unis sont devenus un pays d'incultes et d'ignorants. Parce que les gens sensés hésitaient à faire des enfants alors que les cancres n'arrêtaient pas de se reproduire de manière irresponsable, le flic le plus bête des années 2000 devient l'homme le plus intelligent des années 2500. En 2006, c'était au tour de Southland Tales de renouveler ce registre. Ici, pas de voyage dans le temps, juste une projection quelques années dans le futur… après le début de la Troisième guerre mondiale ! Bien-pensance de l'Amérique exacerbée, et sauvetage de la culture par une star de catch et une actrice de film X. Même si la qualité et la profondeur de ces films sont très variables, ils témoignent néanmoins que la seule thématique du voyage dans le temps possède une palette très vaste pour amener le spectateur, quelque soient ses exigences, à questionner sa société et son quotidien.

 

 

 

Cependant – et comme il a été dit plus tôt – même si les films qui usent du voyage dans le temps sont ceux qui expriment le plus clairement le souci cette démarche comparative entre le présent et un futur imaginaire, la science-fiction peut aussi très bien s'en passer de cet outil scénaristique pour parvenir au même but. Comme nous venions de l'évoquer avec l'exemple de Southland Tales, il n'est pas nécessaire d'avoir recours au voyage dans le temps pour faire opérer au spectateur une comparaison entre son quotidien et la société futuriste qu'on lui présente. De toute façon, la simple présentation d'une société futuriste conduit de facto à ce que s'opère une comparaison. On évoquait à l'instant l'exemple de la comparaison qui était faite dans Retour vers le futur de la place des noirs dans la société américaine entre les années 60 et les années 80. Or, justement, la place des noirs dans les films de science-fiction américains a toujours été un passage obligé du film de science-fiction, que son auteur le veuille ou non. En effet, le film de science-fiction se doit de présenter l'avenir, et par conséquent, l'aboutissement des dynamiques du présent. Dans les années 1960, les dynamiques du présent concernant les citoyens noirs américains battent leur plein. C'est le moment des prêches du pasteur Martin Luther King pour le droit des noirs, mais aussi de l'impact non négligeables de mouvements pro-noirs comme ceux des Black Panthers ou de Malcolm X auquel des personnages comme Muhammad Ali donnait une certaine résonance populaire. Ainsi, un film de science-fiction des années 60 ou des années 70 se retrouvait face à ce dilemme : comment présenter le futur ? Les noirs auront-ils une place dans le futur ou pas ? Dresser un galaxie lointaine composée exclusivement de WASP montre comment le premier opus de la Guerre des Etoiles, de George Lucas (1976), reste totalement extérieure à la démarche prospective qu'impliquerait la science-fiction (mais le space opera n'est-il pas plus proche de l'heroic fantasy que de la science-fiction pure ?). Pourtant, alors qu'on ne pouvait pas lui reprocher de défendre un modèle social ethno-centré, George Lucas introduit dans son deuxième épisode, l'empire contre-attaque (1980), un personnage noir avec Lando Calrissian. S'il peut sembler anecdotique, le rapport fraternel entre Calrissian, devenu homme intègre, et Han Solo, présente un avenir où la couleur de peau n'est ni une barrière à l'amitié interraciale, ni une barrière à l'ascension sociale. En ce sens, l'apparition d'un noir, en la personne de Mace Windu, parmi les Jedis dans la nouvelle trilogie Star Wars pourrait témoigner de l'évolution de la place des noirs dans la société américaine.

 

Harrison Ford et Billy Dee Williams. Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Samuel L. Jackson. Lucasfilm Ltd.

 

Mais la saga Guerre des Etoiles n'est un bon exemple que pour constater l'évolution de la place des noirs dans la société, car sur cette question, la saga n'a fait que suivre le mouvement morale de son temps sans le devancer. Car en effet, à ce sujet, certaines sagas intergalactiques se sont risqué à imaginer une société où le noir à sa place en plein pendant le tumulte culturel. C'est le cas de Star Trek notamment, diffusée sur les écrans dès 1966. Surprise dans l'équipe de commandement de l'USS Enterprise : le lieutenant Uhara, une noire ! Alors que la place du noir est discutée en 1966, elle est un acquis dans la société futuriste de Star Trek. Néanmoins, la question de la méfiance que suscite une équipe pluri-culturelle est posée, non pas au travers du personnage d'Uhara – ni même au travers d'Hikari Sulu, le Japonais (l'ennemi d'hier tout de même !) – qui n'est en rien différencié du reste de l'équipage, mais bien au travers de ce personnage presque d'apparence humaine mais pas totalement : Spock, le vulcain. Le noir du futur, c'est le vulcain. Il est presque comme nous, mais il n'est pas rassurant. On ne sait pas s'il est sincère dans son adhésion à la micro-société qu'est l'USS Enterprise. Après tout, ce n'est pas un humain, donc pourquoi aiderait-il les humains, de la même manière qu'on pourrait s'interroger à la participation d'un noir dans une société de WASP… Star Trek est une œuvre de science-fiction qui parvient à interroger les mœurs de sa société contemporaine par sa seule vision de l'avenir. En cela, le lieutenant Uhara est tout un symbole dans cette série, car non seulement elle est noire, mais il a fallut aussi que ce soit une femme. Aussi incroyable que cela puisse paraître au jour d'aujourd'hui, la présence du lieutenant Uhara avait suscité des pressions de la part de la chaîne NBC sur les producteurs de la série.

 

   

 

Car oui, la place de la femme était aussi une question en mouvement au beau milieu du XXe siècle, et peut-être est-elle encore plus d'actualité que celle de la place des noirs, surtout que cette inégalité de genre est universelle à toute société, et non à la seule société américaine. D'ailleurs, il est à noter que la place de la femme dans l'avenir est une question beaucoup moins segmentée dans le temps quand on regarde l'entièreté des productions de SF. En effet, dès 1828, Fritz Lang s'interroge sur la place de la femme dans la société moderne avec La femme sur la Lune. Dans ce chaos qu'est l'organisation du voyage sur la Lune, c'est une femme qui va faire en sorte que, malgré les rivalités, l'expédition se déroule bien. Menant l'expédition de bout en bout, avec le seul souci de bien faire, c'est cette femme qui acceptera de se sacrifier en restant sur la Lune pour que le reste de l'équipage puisse rentrer sur Terre. Dévoué, sacrifiée, et exclue du succès d'une société : telle est l'image de l'actualité que donne Fritz Lang en peignant sa société du futur. La science-fiction, c'est aussi l'occasion de projeter une image de la femme libre à la société contemporaine, sous prétexte qu'il s'agit d'une femme du futur. Ainsi peut-on penser que la véritable attraction de la Planète Interdite de Fred McWilcox (1957) est cet étrange robot devenu depuis totalement culte. En réalité, la véritable source de fascination pour les hommes de la Planète interdite, c'est bien la fille du Morbius, la jeune et belle Altaira. Impudique, décomplexée, elle fascine ces hommes face à cette femme élevée dans le progrès plutôt que dans la société normalisante. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, sur l'affiche, le robot et la femme moderne se côtoient, c'est parce que ce sont les deux objets de fascination futuristes. C'est un petit peu au même principe que nous confronte Roger Vadim en 1968, avec sa Barbarella : la belle guerrière sauvageonne de l'an 4000 que l'on appelle pour libérer le monde de l'oppression. Depuis, il est intéressant de constater comment les femmes ont remplis progressivement les fonctions d'hommes dans les œuvres de science-fiction au fur et à mesure du temps. Ainsi, retrouve t-on notamment l'empire contre-attaque dans cette démarche, comblant une fois encore une lacune de son prédécesseur. En effet, il suffit d'observer le changement spectaculaire que connaît la princesse Leia entre les deux opus pour s'en convaincre. Dans la Guerre des étoiles, elle est la princesse captive dans un donjon et qu'il faut venir sauver. Dans l'empire contre-attaque, on la découvre en train de briefer ses soldats sur les manœuvres à tenir en vue de l'évacuation de la base de Hoth. Lui emboîteront ensuite le pas le commandant Ivanova de la base spatiale Babylon 5 (1993) dans la série du même nom, ou bien encore l'énigmatique Trinity, commandant en second du Nebucadnezzar, vaisseau des insurgés dans Matrix (1998).

 

 

Leslie Nielsen, Walter Pidgeon et Anne Francis. Madadayo Films       Harrison Ford, Harrison Ford, Harrison Ford et Mark Hamill. Lucasfilm Ltd.

 

 

 

 

Regarder la femme moderne ou bien encore la société multiculturelle autrement, sans juger. C'est finalement le tour de force que permet la science-fiction. Prendre partie dans un film sur une question chaude de société et c'est traditionnellement le clivage assuré parmi le public. La science-fiction se déroulant presque exclusivement dans une société futuriste, elle appelle la compréhension plutôt que le jugement. Une société futuriste implique de manière sous-jacente qu'il s'agit d'une société différente qui appelle un mode de pensée différent. Inconsciemment, l'œuvre de science-fiction appelle tout spectateur à abandonner ses mécanismes formatés, et ses jugements socialement conditionnés. La science-fiction, ça peut être ainsi la présentation d'une société qui est la nôtre, mais sous le couvert d'une société futuriste. Ainsi, sur la question de la place des noirs dans la société américaine, on a évoqué comme exemple la fonction narrative réelle que pouvait prendre le personnage de Spock dans Star Trek. C'est finalement tout le principe dans le film Futur immédiat : Los Angeles 1991. Datant de 1988, ce film sensé se passé quelques années dans le futur évoque la cohabitation sur Terre d'humains au côtés de créatures extra-terrestres aux mœurs bien semblables. A par leur aspect et leur langue, rien ne distingue vraiment les Hommes des extra-terrestres : mêmes besoins, mêmes désirs, mêmes mœurs, mêmes pratiques sociales… Au fond, les extra-terrestres sont la nouvelle minorité ethnique des Etats-Unis. Le héros, un flic obligé de collaborer avec un alien, est très septique à l'égard de ces étrangers, mais il apprend progressivement à distinguer l'individu de l'espèce. Dans ces multiples aspects, Futur immédiat traite du rapport de la société américaine avec ses minorités, que ce soit dans au travers de la peur du noir, ou bien encore des politiques d'affirmative action. En le confrontant à une situation qu'il croit inédite, le spectateur se retrouve en fait confronté à une image qui est celle de sa propre société. Ainsi en vient-il à aborder d'un point de vue nouveau une situation dans laquelle il est pourtant plongé tous les jours.

 

 

Cette démarche métaphorique de la part de la science-fiction peut presque prendre parfois des allures pédagogiques. C'est le cas notamment de la série V qui raconte, un peu dans le sillage du Jour où la Terre s'arrêta, le débarquement surprise d'une civilisation extra-terrestre sur la belle planète bleue. Seulement, au contraire du film de Robert Wise, d'une part ce n'est pas un seul individu qui débarque mais un peuple en son entier, et d'autre part ils viennent à notre rencontre pour des raisons beaucoup moins amicales. V, c'est l'histoire de la collaboration progressive des Hommes entre des extra-terrestres venus d'ailleurs pour demander une aide industrielle en échange de connaissances scientifiques. D'abord rassurante, cette collaboration va très vite dériver en prise de contrôle autoritaire de la société. Création de jeunesses humaines pro-visiteurs ; prise de contrôle de la télévision ; stigmatisation d'un complot scientifique, puis persécutions… V nous montre comment une société libre parvient progressivement à se laisser séduire puis endormir par un régime totalitaire. La série ne s'ennuie d'ailleurs pas avec les métaphores : au cas où si tout le monde n'avait pas compris, on opère un rapprochement avec le régime nazi, notamment au travers d'un personnage qui a vécu la Shoah en son temps. Tout cela dans un seul but : appeler à la vigilance contre ces hommes en tuniques rouges venues d'ailleurs ! Ici, le lézard venu de l'espace et le communiste venu d'URSS, c'est du pareil au même ! Et, sur ce sujet, il faut avouer que la démarche de la série rencontre une certaine efficacité. Au fond, pour ce cas, la science-fiction a servi à mettre à jour les mécanismes mentaux d'une société, encore une fois en faisant prendre du recul grâce à regard nouveau.

 

 

 

Questionner les mœurs profondes qui animent une société en passant par le biais de la métaphore, c'est une pratique courante dans la science-fiction et certains sont passés maître en la matière. Paul Verhoeven nous le démontre encore avec son Starship Troopers, datant de 1997. Voila un film qui avait susciter un certain nombre de critiques lors de sa sortie, notamment aux Etats-Unis. Pourtant, à la base, il n'y a qu'une histoire de guerre intergalactique entre les Humains d'un côté, et de grandes créatures insectoïdes de l'autre. Oui mais voila : certains aspects du film du sulfureux Hollandais pouvaient faire grincer des dents. Tout d'abord, il y a cette guerre, violente, dont l'accomplissement final relève de la boucherie pure et simple. Il y a ensuite ces héros : Ricco, ce fils de riche pas très futé qui trouve la reconnaissance dans l'usage des armes. Il y a cette satisfaction à peine déguisée à voir son supérieur mourir au combat pour gagner en avancement. Il y a aussi cette morale douteuse, le « eux ou nous », valorisant la violence, qui est sans cesse prôné. Il y a enfin ce non-sens à la guerre, puisque finalement, on ne sait même pas pourquoi les Hommes sont venus mettre le pied sur cette planète au départ… Le mot a été sorti à l'époque : on a accusé Verhoeven de rentrer dans une sorte d'apologie du fascisme. C'était fort mal connaître Verhoeven : non, ce film n'est pas une apologie du fascisme, ce film, c'est le fascisme ! Toute la mécanique du fascisme est ici exposée méticuleusement : naissance d'un Homme nouveau au travers des institutions salvatrices de l'armée ; ultranationalisme (ici en l'occurrence, l'ultranationalisme humain) ; et la conquête à outrance pour simple principe. La mécanique est implacable et la démonstration trouve son apothéose avec l'avènement de ces généraux télépathes (à l'uniforme ambigu d'ailleurs), symbole de l'Homme reconstruit par la science de la guerre, qui se satisfait au final de savoir qu'il a semé la peur et la terreur chez l'ennemi. Ce qui a vraiment géné dans ce film, c'est que ce chef d'œuvre de science-fiction est très lié, dans ses décors, dans son intrigue, et dans ses paroles, à la Guerre du Golfe déclenché quelques années plus tôt. Le fascisme, Verhoeven l'a vu dans une certaine forme de patriotisme américain qui avait le vent en poupe à cette époque, et il est évident que sa lecture des choses si provocante n'est pas sans nous faire regarder d'un œil nouveau ce comportement grégaire qui habite toutes nos sociétés et qu'on appelle le patriotisme.

 

 

Cette prise de recul, la science-fiction peut l'opérer sur de multiples aspects de notre société. Si Starship Troopers sait susciter un exercice intellectuel intéressant en associant patriotisme américain et fascisme, d'autres films de science-fiction savent porter le regard sur des aspects plus quotidien de notre société. Ainsi, en 1983, Videodrome de David Cronenberg transforme un objet de notre quotidien en source de menace et d'asservissement : la télévision. Max Renn est un petit patron de chaîne locale qui diffuse son lot de programme érotique. Dans l'espoir de ne pas mettre la clef sous la porte face à la concurrence, il s'autorise de diffuser un programme piraté plus que borderline : Videodrome. Entre le porno et le snuff, ce produit ne se contente de choquer ceux qui le voient : des hallucinations commencent à les prendre et ils finissent par sombrer dans la folie. Plus qu'un drôle de trip visuel et malsain du grand David, Videodrome est aussi la mise en image de l'asservissement populaire face aux pleins pouvoirs de la télé. L'aliénation de l'intellect par la lucarne est une menace réelle dans ce film, mais elle est bien évidemment une menace métaphorique par rapport à la réalité. A présenter le poste de télévision comme une menace réelle le temps d'un film, le spectateur va être forcément conduit, au sortir du film, à regarder son poste de télévision différemment. Un peu comme tous les films que nous avons évoqué, c'est encore une fois par une certaine forme de caricature que le film arrive à ses fins : questionner le réel. On pourrait d'ailleurs remarqué que, pour le cas de Videodrome, la contestation du mode de vie passe par un outil technologique qu'est la télévision. On aurait donc aussi pu parler de ce film sur la page précédente.

 

   

 

Mais les films de science-fiction qui se consacrent au mode de vie de notre société sans passer par un outil technique existent également, et ils sont assez nombreux. Il suffit de se reporter à la fameuse Invasion des profanateurs pour s'en convaincre. Editée maintes fois, cette invasion traite d'une menace extra-terrestre qui remplace les humains par des organismes végétaux ressemblant trait pour trait aux individus substitués. Dans la version de Philip Kaufman qui date de 1978, Matthew Bennell et Elisabeth Driscoll font leur possible pour essayer d'enrayer l'invasion mais rien n'y fait, les bodysnatchers deviennent bientôt plus nombreux que les humains ordinaires. Seule moyen alors de survivre parmi la foule hostile : ne témoigner d'aucune émotion : se déshumaniser. Petit à petit, les derniers survivants se retrouvent seuls, à s'efforcer de survivre sans jamais rien trahir. Le quotidien est un enfer car, à la moindre erreur, vous voila pointé du doigts pour que les bodysnatchers vous substituent par un végétal. Cette remarquable œuvre n'a pas été adaptée plusieurs fois à l'écran par hasard, car cette frousse nous est familière et nous glace le sang. En effet, la force de cette invasion des profanateurs, c'est celle de nous faire ressentir petit à petit le lourd fardeau du conformisme social. Se plier à la règle ou bien être pointé du doigt et être exclu de la communauté. Ce conformisme, très lourd au Etats-Unis étant donné leur Histoire, peut se décliner de bien des manières. Ainsi, en 1998, Robert Rodriguez reprenait le principe de l'Invasion des profanateurs pour le reporter au pire et au plus cruel conformisme culturel qui soit. : le conformisme adolescent. Ainsi naissait The Faculty, un teen-age movie qui reprend le principe du parasite extra-terrestre mais à une sauce beaucoup plus légère qui cherche à se moquer des codes du film adolescent.

 

Donald Sutherland. Collection Christophe L.   Brooke Adams. Collection Christophe L.

 

 

 

 

Ségrégation, totalitarisme, aliénation, conformisme… Finalement tous les maux qui sont propres aux mouvances internes propres à chaque société se retrouvent un jour ou l'autre introspecter, analyser et métaphoriser par la science-fiction. Un peu à la manière des premières grandes mythologies, chaque histoire ne suscite l'intérêt que parce qu'elle porte en elle une lecture métaphorique – et donc accessible à tous ! – du monde dans lequel on vit tous. Qu'il s'agisse de mettre en évidence la réalité d'un clivage social comme dans Total Recall ou Metropolis, ou bien l'arbitraire d'un même clivage comme c'est le cas dans Les fils de l'Homme d'Alfonso Cuaron ; qu'il s'agisse de rendre intelligible une rupture culturelle comme c'est le cas dans Akira, ou générationnelle, comme c'est le cas dans Matrix ; la science-fiction est par excellence la voix de l'art pour le peuple afin qu'il puisse toucher du doigt le recul social nécessaire à tout groupe humain. Ainsi, la science-fiction, plus que tout autre genre artistique, est-elle un cinéma d'une infinie portée sociale. Par son regard vers l'avenir, ou vers la potentielle actualité, elle autorise un regard distancié sur notre propre quotidien, mais en plus elle, mais elle permet également un accès large à la remise en cause nécessaire d'une société. Ainsi, dans son paradoxe à questionner aujourd'hui en regardant demain, la science-fiction est finalement un cinéma plus en prise avec le réel que ne pourrait l'être ceux qui prétendent justement faire par leurs films un cinéma du réel.

 

 

Conclusion : l'absolu du cinéma social est là.

 

 Bien évidemment, aussi enflammé aurait pu être cet article, il ne pourra jamais sauver toutes les œuvres de science-fiction pour les mettre à la hauteur des plus grands classiques reconnus de par le monde. C'est de toute façon le propre des arts populaires : la liberté d'expression sans la peur d'être jugé conduit au meilleur comme au plus mauvais. Néanmoins, j'espère que cet article vous aura convaincu d'une chose – si tenté qu'il pouvait le faire – c'est qu'il est bien dommage qu'on hésite parfois à citer un film de science-fiction dès qu'on partage sa passion du cinéma. Il est vrai que, marqués que nous sommes tous par le conformisme mondain, nous pensons qu'il fera de meilleur effet de parler d'un Dardenne ou autre Kechiche pour témoigner de sa sensibilité artistique ; des films de science-fiction ne nous distingueraient guère du pauvre geek. Pourtant, ces films qui prétendent filmé le réel parce qu'ils en sont formellement le plus proche n'ont rien qui fasse envier les plus grandes œuvres de science-fiction !

 

Deckard (Harrison Ford) tombe amoureux de Rachel (Sean Young). Warner Bros. France Mark Hamill. Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr

 

Ce n'est pas par la forme qu'une oeuvre se rapproche ou non du réel ; c'est le ressenti chez le spectateur qui est le seul décideur. Or, même s'il conduit le spectateur dans des univers fantaisistes, le film de science-fiction ne conduit-il pas au final à nous faire nous interroger sur nos propres mœurs, notre propre monde ? S'il fallait qualifier un cinéma de « cinéma de réel », ne serait-ce pas plutôt celui là, celui de la science-fiction ?

 

 

 

 

 A suivre dans un prochain article :

"La science-fiction : l'absolu du cinéma humain"

 

 

(article disponible en cliquant ici)



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Publié par L'homme-grenouille - dans Regard amphibien sur le ciné
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