Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 avril 2006 6 15 /04 /avril /2006 21:04

 

James Cameron qualifie ce film comme étant l'oeuvre d'un visionnaire. De son côté, le grand Stanley Kubrick l'a qualifié d'un des plus grands films de science fiction de ce siècle. Pourtant, bien rares sont les critiques ou cinéphiles qui placent ce Ghost In The Shell parmi les oeuvres majeures du septième art alors qu'il en possède pourtant d'incontestables attributs. Indifférence ou mépris ? Il semble évident que cette oeuvre atypique souffre avant tout d'incroyables préjugés qui souvent invitent le commun des mortels à l'éviter ou bien à ne le regarder sans vouloir y percevoir une quelconque profondeur discursive. Si d'ailleurs je me suis finalement décidé à rédiger un tel article sur ce film si particulier, c'est bien dans l'espoir que les quelques internautes qui se seront égarés sur ce blog puissent enfin rendre à cette œoeuvre l'honneur qui lui est due.

 

 

 

Un film qui souffre du mépris général que l'on porte aux films d'animation japonais. 

 

 

ghost_affiche.jpg

La place qu'occupe le film d'animation au Japon est des plus particulières et se distingue par bien des points de celle qu'il occupe en Occident. Alors que chez nous le dessin-animé est encore majoritairement perçu comme un champ d'expression réservé aux oeœuvres pour enfants ou pour grands rêveurs, il est au Japon un domaine artistique aussi prospère qu'hétéroclite. Profitant de l'atonie que connaissait alors l'industrie cinématographique nippone au lendemain de la guerre, le cinéma d'animation a vite prospéré pour finalement capter une grande partie des énergies créatives et artistiques du pays, atteignant ainsi une diversité et une profondeur digne des productions cinématographiques des autres pays du monde. Il est donc dommage que nous, Occidentaux, nous négligions la plupart des œoeuvres de ce type tout simplement parce que nous n'osons pas aller au-delà de nos idées reçues qui veulent qu'un film d'animation mérite forcément moins d'intérêt qu'un film en prise de vue réelle. Ainsi, un certain nombre de chefs d'œoeuvre cinématographiques sont passés inaperçus ou ont été boudés que se soit aussi bien par le public que par les critiques, simplement parce que personne n'a voulu y voir autre chose qu'un simple dessin-animé au sens péjoratif du terme. Or, s'il y a bien un film d'animation qui ne mérite pas un tel sort c'est bien cette pure merveille qu'est Ghost In The Shell, car contrairement aux films de Miyazaki et autres Takahata, ce film du fantasque Mamoru Oshii s'inscrit dans un registre dans lequel on n'a pas coutume de voir l'animation s'aventurer : l'anticipation.

  

  

 

Certes, il faut le reconnaître quand même, Ghost In The Shell n'est pas non plus totalement tombé dans l'oubli lors de sa sortie en 1995 sur les écrans français. Il a même rencontré un echo globalement positif de la part des critiques. Si on stigmatisait surtout, non sans raison il est vrai, une animation assez rudimentaire, on soulignait néanmoins la présence d'un propos certes compliqué mais qui ne manquait pas d'un certain intérêt. Cependant, personne n'est vraiment allé plus loin que son apparence première de film d'action à l'ambiance cyberpunk et ne s'est osé à une compréhension profonde du propos. Nul ne s'est risqué à remonter le fil d'Ariane tissé dans son œoeuvre par Mamoru Oshii afin de cerner la dimension profondément philosophique. Certes quelques journalistes de revues spécialisées dans le monde du manga ont tenté de relever le défi mais avec une certaine maladresse, ce qui aboutissait souvent à des résultats vraiment médiocres. Certains parlaient à tort d'une dénonciation de la cybernétique, d'autres des dangers du clonage, bref autant d'analyses superficielles totalement erronées qui n'avaient pas pris le recul nécessaire pour cerner l'essence même du propos d'Oshii qui, par de nombreux aspects, se rapproche de la démarche d'un Azimov ou d'un Philip K. Dick.

 

 

 

 

Petite mise à plat de l'intrigue pour ceux qui n'auraient pas tout compris au film... 

 

Mais avant de se lancer à proprement dit dans la compréhension de ce Ghost In The Shell , il me semble avant tout nécessaire de remettre à plat son intrigue. En effet, la grande force de ce film n'est accessible que si l'intrigue est comprise ce qui - il faut le reconnaître - est loin d'être une évidence. Ce n'est d'ailleurs souvent qu'au second visionnage qu'on parvient à cerner l'intrigue dans son ensemble car, lors de la première vision, la densité et la compléxité du propos nous fait souvent rater l'essentiel... Ainsi, pour ceux qui ont un peu ramé pour comprendre les ressorts de l'intrigue, voici une petite séance de mise au clair.

 

A la base de l'intrigue se trouve le projet 2501. Comme il se présentera lui-même à la fin du film, il s'agit d'un programme crée par le docteur Willis et le professeur Daita pour le compte de la section 6. Ce programme fut crée dans l'optique de pirater des ghosts de cyborgs ou d'humains afin d'optimiser les avantages stratégiques d'organisations ou d'individus. Cependant, au bout d'un an de service, le programme prend conscience de sa propre existence et commence dès lors à échapper au contrôle de la section 6. Ses programmateurs, considérant que 2501 bugue, décident de le contraindre à plonger dans un corps cybernétique afin d'avoir une emprise physique sur le pirate et ainsi en recouvrer la maîtrise. Projet 2501 reprend alors du service pour la section 6 : cette dernière couvrant les agissements de son programme en les faisant passer pour ceux d'un pirate informatique pratiquant le recèle d'information pour son propre compte. Son nom : le Puppet Master. C'est à ce moment là que nous rentrons chronologiquement parlant, dans le début du film. Le pays dans lequel se déroule l'histoire (le Japon pourrait-on imaginer, même si Oshii ne donne aucune indication à ce sujet) est en proie à une situation diplomatique compliquée : une nouvelle junte militaire vient d'arriver au pouvoir dans la République de Gabel et sollicite un partenariat économique. Cependant, bien que le « Japon » soit globalement plutôt favorable à cette proposition, il est dans l'incapacité d'y répondre dans la mesure où il a accepté l'asile politique au chef d'Etat déchu : le colonel Malles. Le ministère des affaires étrangères se retrouve donc confronté à un problème. L'idéal serait d'expulser Malles mais pour cela il faudrait une bonne raison, ou plutôt un prétexte. C'est là que rentre en jeu la section 6 et son Puppet Master. Celle-ci va se servir de son programme informatique pour pirater le cyborg de protocole qui officiera lors de la réunion secrète avec les nouveaux dirigeants de la République de Gabel, l'objectif étant de faire porter le chapeau à Malles. Alors le « Japon » aura son faux prétexte pour expulser le colonel indésirable.

     

Dans un premier temps, l'enquête de la section 9 se passe comme la section 6 le souhaitait. Kusanagi remonte la trace de l'éboueur, qui remonte elle-même au trafiquant qui utilise des balles High Speed. Ce dernier, le ghost piraté par le Puppet Master, devait révéler à son insu des liens factices avec Malles. Cependant, la section 9 ne tarde pas à émettre des soupçons sur cette conclusion trop facile. Déjà avant l'interpellation, Kusanagi faisait connaître ses doutes à Togusa quant à l'implication de Malles. Bateau confirmera ces doutes à son vieux chef Aramaki suite à son interrogatoire des interpellés : celui qui se faisait passer pour Tsuan Gen Fang, un certain proche de l'ancien dictateur, n'était en fait qu'un voyou de base nommé Corgi qui n'avait aucun lien avec le colonel. La section 9 comprend alors qu'elle s'est faite baladée par le Puppet Master, mais en ignorant toujours que c'est la section 6 qui tire les ficelles. Il faudra attendre que le Puppet Master s'évade de la section 6 pour que l'enquête puisse reprendre.

 

C'est pour retrouver celle qu'il a choisie pour sa fusion que le Puppet Master décide de s'échapper et de se rendre de son plein gré à la section 9. Pour ce faire, il se sert de ses compétences en piratage pour transférer son esprit dans un corps vierge de l'usine de production de cyborgs Megatech. Bateau s'étonnera d'ailleurs du prodige ici réalisé, mais au fond, quand on y réfléchit bien, le Puppet Master reste avant tout un programme militaire de la section 6. On peut donc facilement envisager que ce dernier avait connaissance des codes de sécurité de l'usine Megatech, ce qui relative la difficulté de son entreprise. Comme prévu, le Puppet Master, dans son nouveau corps, se fait intercepter par la section 9. Le programme informatique n'a plus qu'à feindre l'inactivité et attendre patiemment que Kusanagi plonge en lui, pour procéder à la fusion espérée.

   

Mais le plan du Puppet Master est perturbé par l'arrivée de Nakamura, chef de la section 6, et de son acolyte le docteur Willis, concepteur du Puppet Master. Leur objectif : récupérer le Puppet Master avant que celui-ci n'ait le temps de révéler à la section 9 tous les ressorts de l'affaire qui visait à inculper Malles. Nakamura espère avoir recours à la manière douce, mais il a néanmoins ramené avec lui un commando à camouflage thermo-optique au cas où si les choses ne se passeraient pas comme prévu. Dans un premier temps, tout va pour le mieux : Nakamura parvient à présenter le Puppet Master comme un citoyen américain qui, pour échapper aux autorités de son pays, a transféré son esprit dans un corps de Megatech. Il obtient alors l'autorisation du vieil Aramaki de reprendre le Puppet Master, sous le faux prétexte de l'extrader pour les Etats-Unis.    

 

Cependant, constatant que la situation tourne en sa défaveur (le plongeon de Kusanagi n'aura finalement pas lieu), le Puppet Master se décide alors à intervenir. Sa demande soudaine d'asile politique à la section 9 change totalement la donne pour Nakamura qui se décide alors à employer la manière forte. Le commando en combinaison thermo-optique rentre en action : il capture le Puppet Master sous les yeux éberlués de la section 9. L'opération de la section 6 est presque parfaite, mais l'émetteur que Togusa réussit à ficher sur la voiture des fuyards, ainsi que l'enquête menée dans l'ombre par Ishikawa, permettent non seulement à la section 9 de confondre la section 6 dans toute cette affaire, mais aussi de reprendre le Puppet Master en interceptant le commando dans sa fuite.

     

Kusanagi retrouve la limousine qui transportait le Puppet Master dans un vieux musée inondé de la vieille ville. Il n'est pas impossible que la limousine y attendait là les hélicoptères de la section 6 afin que ceux-ci emmènent définitivement le Puppet Master en lieu sûr. Ce ne serait alors qu'une fois le rendez-vous compromis par l'intervention conjuguée de Kusanagi et de Bateau que la mission des hélicoptères se serait alors changée en mission de « nettoyage ». Le plongeon de Kusanagi dans le Puppet Master effectué, on est en mesure de comprendre que l'objectif de la section 6 avait été dès lors d'éliminer toute trace du scandale avant que celui-ci ne se répande. On notera d'ailleurs que l'opération va échouer grâce à l'intervention de Bateau qui sauve le « nouvel enfant » né dans le cerveau de Kusanagi et qui est né de la fusion entre les deux cyborgs. Etrange fin pour qui ne s'intéresse pas forcément à son sens profond..

 

 

 

Le sens philosophique profond de cette histoire... 

 

Mais au fond, une fois que l'on a mis l'intrigue à plat, quel visage nous présente cette histoire ? Quand on met de côté cette affaire d'espionnage assez compliquée et qui apparaît finalement bien secondaire, on se rend compte que ce Ghost In The Shell n'est rien d'autre que l'histoire d'une rencontre. Une rencontre entre deux êtres singuliers. Une rencontre entre deux aspects incomplets de l'humanité qui tendent justement à se compléter.    

   

D'un côté, il y a le major Motoko Kusanagi : être artificiel dont la conception fait office d'introduction au film. Bien que possédant un corps entièrement cybernétique (ossature, muscle, peau, etc…) le major n'en possède pas moins une partie humaine qu'il est important de ne pas négliger : son cerveau, le siège de son  "ghost". En effet, Oshii insiste à de nombreuses reprises sur ce point : Kusanagi reste en partie humaine. Bateau précise bien d'ailleurs que, lors de la conversation qui a lieu au large des côtes, que le major a en elle des cellules humaines, qu'elle le veuille ou non. Cette nature hybride de Kusanagi est essentielle pour comprendre la nature de son mal-être.

   

D'un autre côté, on a le Puppet Master, se définissant lui-même comme un esprit pensant spontané issu de l'océan de l'information. A la grande différence de Kusanagi, lui n'a aucun lien avec l'humanité : son ghost n'est pas issu d'un cerveau humain, mais c'est lui-même qui s'est généré son propre ghost. Ses besoins et son mal-être vont donc être en substance totalement différents de ceux du major. L'un esprit prisonnier de son corps, l'autre esprit en mal de corps : ces deux pendants de la nature humaine vont finir par se compléter dans la philosophie de Ghost In The Shell.

           

En ce qui concerne Motoko, le corps est à l'origine de son mal-être. Comme elle le confiera d'ailleurs à Bateau après sa plongée sous-marine, c'est essentiellement par son corps qu'elle peut se distinguer en tant qu'individu : son visage, sa morphologie ou sa voix sont autant d'éléments différentiateurs qui font que son être se distingue facilement des autres. Mais ces différenciations ne sont-elles pas factices ? Cette interrogation prend d'autant plus de résonance lorsque, dans la scène suivante, alors que le major se ballade en péniche, son regard croise par hasard celui d'une secrétaire de bureau qui lui est physiquement identique. Deux êtres qui ont le même corps : que reste t-il pour les différencier ? Dans l'ascenseur, le major se demandera même si elle est véritablement humaine, si l'apparente humanité de son corps n'est pas là finalement pour la tromper. Certes, elle a l'apparence d'un être humain et on la considère comme un être humain mais elle se demande si au fond tout ceci n'est pas qu'une illusion. Si son corps définit autant son individu, un autre corps aurait-il changé quelque chose à sa manière d'être et de penser ?    

   

Le mal-être de Kusanagi est en fait une crise de son identité en tant qu'individu. Le fait qu'elle ait un corps de robot lui fait prendre conscience du caractère artificiel et arbitraire de la différenciation entre les êtres. Au fond Kusanagi voudrait s'émanciper d'un corps qui tend à la réduire constamment à une individualité arbitraire. Elle semble dès lors aspirer à une sorte de « moi » universel, un esprit libre qui ne soit pas cloisonné par cette prison qu'est le corps. Si d'un côté le major perçoit donc son corps (et le corps en général) comme une prison à son esprit, le Puppet Master vient quand à lui compléter le propos en abordant une position opposée. A la différence de Kusanagi, le Puppet Master n'est pas un esprit humain enfermé dans un corps artificiel, mais un esprit artificiel affranchi de toute enveloppe corporelle. D'une certaine manière, on pourrait le considérer comme un esprit pur qui ne connaît pas d'enclave matérielle. Il incarne d'une certaine manière l'idéal sous-entendu par Kusanagi. Le fait que son objectif principal soit la recherche d'un corps puisse sembler paradoxal. Quel intérêt pourrait trouver un esprit à se fixer une prison ?

   

En ce qui concerne ses motivations à prendre corps, le Puppet Master les explique essentiellement lors du discours final dans le musée inondé. Certes la nature du corps influe sur l'esprit, et les limites sensitives du corps sont autant de limites à l'effervescence spirituelle. Pourtant, c'est dans ces limites que le corps, aux yeux du Puppet Master, devient essentiel. Par le double processus de vie et de mort, le corps permet la diversité des individus et donc la multiplicité des formes d'esprits. Ainsi, l'espèce s'enrichit, évolue et survit au travers de la multiplicité de ses individualités. Sans cette capacité à faire mourir et naître de nouvelles idées, l'esprit pur qu'est le Puppet Master n'est pas évolutif. Au fond, on se rend bien compte que le paradoxe du corps c'est qu'il constitue une prison pour le développement spirituel de l'individu, mais qu'il est aussi le vecteur essentiel du développement de l'esprit, en tant qu'entité globale qui transcende les individualités. Par ce jeu complémentaire entre ses personnages principaux, ce Ghost In The Shell parvient donc à reconstituer dans les grandes lignes un discours philosophique construit sur le rapport de l'être au corps ; un discours sur lesquels Descartes, Plotin ou autres Le Dantec ont déjà longuement dissertés.

 

Loin donc d'être un simple dessin-animé qui se donne des airs illusoires de complexité, Ghost In The Shell est bien au contraire une oeœuvre d'une phénoménale profondeur discursive, assez rare au cinéma. J'espère donc que cet article saura inciter les quelques courageux qui se sont risqués à le lire jusqu'au bout à se replonger dans cet univers envoûtant et onirique qu'est ce Ghost In The Shell.   

 

 


 

Repost 0
Publié par L'homme-grenouille - dans Films trop méconnus ou incompris
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de l'homme-grenouille
  • Le blog de l'homme-grenouille
  • : Exilé d'Allociné mais la motivation reste intacte ! Par ce blog j'entends simplement faire valoir notre droit à la libre-expression. Or, en terme d'expression, celle qui est la plus légitime est celle des passions. Moi, je suis passionné de cinéma, et je vous propose ici mon modeste point de vue sur le septième art, en toute modestie et sincérité, loin de la "bien-pensance" mondaine. Puisque ce blog se veut libre, alors lisez librement et commentez librement. Ce blog est à vous...
  • Contact

Recherche