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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 21:25

 

Dimanche 22 mai se clôturait le 69e Festival de Cannes avec tout son lot de récompenses, de commentaires sur les récompenses et de commentaires sur les commentaires de récompenses… Je ne vais pas jeter la pierre : déjà l’an dernier j’avais participé à ce jeu en publiant un article sur l’édition précédente. A cette époque, je m’étais lâché dans une longue diatribe qui reprochait à Cannes d’être davantage de la politique que de la vraie discussion autour du caractère artistique du cinéma. Et sur ce point entendons-nous bien : je ne vais pas vous refaire le même topo que l’an dernier tant, à mon sens, cette logique a encore été respectée à la lettre, sans véritable changement. Loach, Dolan, Farhadi, Assayas… Encore une fois, ce sont les copains qu’on a publicité et récompensé, le président du jury – cette année George Miller – ne jouant qu’une fois de plus son rôle de marionnette… Donc non, je ne me répéterai pas sur ce point... Même si c'est tentant...

 

Non… A dire vrai, par ce présent article, j’ai décidé de déplacer quelque-peu le débat. Parce bon, j’ai beau ne pas avoir trop suivi ce festival, le fait est qu’on m’en parle souvent, surtout lorsque – comme ce fut le cas ce week-end – je me retrouve en soirée avec des gens que je n’avais pas croisé depuis un bout. « Ah bah tiens ! Dimanche c’est la remise des prix du Festival de Cannes ? Tu vois qui toi ? / Qu’est-ce que tu as pensé des sorties de l’année dernière ? / Et sinon tu as vu le film récompensé aux Césars ? » Autant de questions qui amènent toujours à des heures de débats, parfois intéressantes et puis parfois agaçantes. Or, là, ce week-end, j’ai eu le droit à un argument que je n’avais pas entendu depuis longtemps. L’argument qui consiste à savoir être un « cinéphile de gauche », c’est-à-dire un cinéphile qui promeut systématiquement  l’auteur fauché face au riche faiseur ; le discours militant face à la distraction mainstream ; ou bien encore l’audace artistique face aux produits formatés. Par ce discours, on m’encensait par principe Fatima tandis qu’on vilipendait – toujours par principe – Mad Max : Fury Road. Drôle de sensation que de se faire rembarrer dans le camp des gros réacs de droite, juste pour avoir aimé Mad Max

 

Avec le recul j’en suis donc venu à me questionner. Mais sur quoi repose donc ce concept de « cinéma de gauche » ou de « cinéma de gauchos » ? Et je pourrais même retourner la question en ce qui concerne le concept inverse : c’est quoi le « cinéma de droite » ? Non pas que je renie le fait qu’il existe un cinéma de gauche et un cinéma de droite. Au contraire ! C’est juste que je me demande comment les gens le définissent. Parce qu’au fond, même s’il n’est pas nommé tel quel, on ressent bien – et je pense que sur ce coup-là je ne suis pas le seul – cette idée d’un cinéma militant qu’on nous vend, de cérémonies en presses spécialisées ; d’un cinéma hautement politisé qui nous obligerait en fin de compte à choisir notre camp à chaque avis exprimé sur un film. Et si Fatima a eu le César cette année-là, comme Ken Loach a eu sa Palme d’Or, je pense qu’effectivement, ce n’est pas si étranger que ça à cette logique là. Alors oui, primer un film plutôt qu’un autre c’est autant un acte de cinéphile qu’un acte politique, je ne renie pas ça. Mais en quoi primer Fatima et fustiger Mad Max serait une attitude de gauche ? Il me semble qu’une petite explication de texte s’impose…

 

 

Mais au fait, c’est quoi « être de gauche » ?

 

Alors tout d’abord commençons par les bases : dans le monde du cinéma, on a l'air de nous dire que mieux vaut être de gauche. Le vrai cinéma – celui qui émeut – c’est celui qui parvient à nous interpeller sur les cruautés de nos sociétés ; c’est celui qui nous ouvre l’esprit et qui rend le monde meilleur… C’est là-même que se trouve la base de cette mécanique propre à toute cérémonie visant à distribuer des récompenses : le but étant à donner des prix – de  promouvoir un cinéma – il va bien falloir trouver un critère pour hiérarchiser les films. Or, quel meilleur critère de distinction que celui qui consiste à jauger de l’utilité sociale d’un film ? Après tout, une simple course-poursuite dans le désert, seul prétexte pour voir Tom Hardy et Charlize Theron foutre des pains et défourailler à tout va, c’est gentil, mais c’est gratuit. Ce n’est pas ça qui change le monde se dira-t-on. Alors que quand Ken Loach nous sensibilise aux petits vieux qui subissent les carences du système social, là par contre on touche à des sujets existentiels. Là par contre on touche à la philosophie, à la politique, aux vrais problèmes des vrais gens. Alors oui, I, Daniel Blake est un film plus utile à la population que Mad Max : Fury Road. Il est donc logique de considérer que le premier cité soit meilleur que le second. Il est donc tout aussi logique qu’on récompense le premier et qu’on oublie le second. C’est tellement plus utile à la société ! C’est tellement plus social. Bref, c’est tellement plus de « gauche ».

 

Après tout, il ne faut pas déconner non plus ! Mad Max est déjà un film fun ; un film qui a en plus fait un carton au box office ; il a déjà suffisamment de choses pour lui pour qu’en plus on lui fasse de la publicité ! Alors que les petits films, eux, n’ont pas grand-chose pour subsister. Récompenser Mad Max reviendrait à aider celui qui n’a pas besoin d’aide. Cela reviendrait à aider les puissants. Ce serait un geste de « droite ». Forcément… Bon, vous l’aurez sûrement compris, quand je dis les choses comme cela, je le dis avec une sacrée dose d’ironie et de caricature. Mais, avouez-le, je pense qu’au final vous êtes quelques-uns à avoir du mal à vous détacher de cette vision que je viens de vous faire des choses. En gros, la droite et la gauche se définiraient comme ça : être de droite, ce serait reconnaître le mérite des riches (qui ne seraient pas devenu par hasard, mais par mérite) ; alors qu’être de gauche, ce serait aider les faibles, ceux qui ont un mérite réel mais qui, manque de pot, ne partent pas de la même ligne de départ et qui – du coup – ont besoin d’un coup de pouce de la part du système pour réparer cette injustice sociale. En cela, la plupart des festivals du moment seraient de gauche, puisqu’ils aident les films « pauvres » ou bien des films qui promeuvent les « pauvres ». Pourtant, je vous le dis tout net : la gauche et la droite, ça ne se définit pas comme ça. Ou plutôt pour être plus clair : définir ainsi la droite et la gauche, c’est les définir selon un regard de droite. Explications…

 

On l’oublie trop souvent, mais les concepts de « droite » et de « gauche » sont bien français, et surtout, ils ont été bien mouvants depuis le temps qu’on les a créés. Lorsqu’à la Révolution française il a fallu (ré)apprendre à travailler et à légiférer en parlement, il est très vite apparu qu’une gestion particulière de l’espace de l’hémicycle s’imposait, ne serait-ce que pour faciliter les discussions stratégiques entre députés idéologiquement proches, mais aussi pour faciliter le comptage des votes. Ainsi, les bigots proches du roi, et davantage défenseurs de l’ordre et de la « droiture » s’étaient-ils rangés à la droite du président, tandis que les partis plus réformistes et révolutionnaires, plus distants de l’autorité du roi et de l’Eglise, eux ne voyaient pas d’un mauvais œil le fait de se ranger du côté du désordre, de l’instabilité, de la sinistra. La gauche. Ainsi, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’existe aucune valeur qu’on puisse incontestablement associer au camp de la gauche et de la droite. Ce sont juste des postures à l’égard du pouvoir en place. L’homme ou la femme de droite est pour une conservation du système en place, tandis que l’homme ou la femme de gauche est pour une réforme du système en place. Et celui qui estime que la réforme n’est pas suffisante et qu’il faut carrément aller jusqu’à la révolution, celui-là alors sera d’extrême-gauche, tandis que celui qui considère que l’ordre actuel doit être débarrassé des dernières réformes acquises, alors celui-là sera d’extrême-droite. Ainsi, en 1789, un républicain qui défendait le libéralisme était un penseur d’extrême-guache. Aujourd’hui, il serait considéré comme étant de droite. Ce n’est pas la droite et la gauche qui ont changé, c’est le pouvoir en place qui a changé. Être de droite et de gauche, ce n’est qu’une façon de se position par rapport au pouvoir en place. Et avoir ça en tête c’est important pour comprendre où se trouve actuellement la gauche dans le cinéma qu’on défend…

 

 

Un cinéma de gauche qui n’est pas forcément celui que l’on croit…

 

Être de gauche, aujourd’hui, ça veut dire quoi ? Je pose cette question par rapport au cinéma, bien sûr, mais je la pose aussi d’un point de vue plus général. Pour le savoir, c’est bien simple : il suffit de regarder où est le pouvoir et comment les cinéastes, les cinéphiles et les citoyens se positionnent par rapport à lui. Aujourd’hui, clairement, nous vivons au temps des démocraties bourgeoises. Cela pourrait paraitre marxiste d’accoler le qualificatif de « bourgeois » à celui de « démocratie », seulement voilà, en bon chercheur en sciences sociales que je fus un temps, j’aime à différencier ce qui est différenciable. Le modèle athénien, le modèle anarchiste, le modèle communiste, sont tous des modèles qui se réclament de la démocratie, mais qui n’ont rien à voir avec nos démocraties actuelles. Nos démocraties sont des démocraties représentatives, organisées selon un modèle complexe dont la principale conséquence est de surreprésenter certaines catégories sociales dans les sphères du pouvoir. D’après une étude menée par le centre de recherche de Science-Po qui date de juillet 2012, les bancs de l’actuelle Assemblée nationale sont actuellement occupés par 81,5% de cadres et professions intellectuelles, tandis que les employés et les ouvriers ne représentaient respectivement que 2,6% et 0,2%. Donc oui, c’est un fait difficilement contestable : nous vivons dans une république bourgeoise, dirigée politiquement par des Bourgeois ; dirigée économiquement par des Bourgeois et – c’est là la chose la moins mesurable mais qui nous intéresse ici – dirigée CULTURELLEMENT par des Bourgeois. Il n’y a aucun jugement là-dedans, juste une constatation de fait pour mener notre raisonnement convenablement. L’ordre en place est donc un ordre bourgeois, et se montrer de droite ou de gauche ne dépend que de sa posture à l’égard de cet ordre bourgeois…

 

On rentre dès lors dans le vif du sujet. Pour définir le cinéma de droite et le cinéma de gauche, il suffirait juste de faire l’effort de trouver et de définir le cinéma de l’ordre en place – le cinéma bourgeois – et ensuite de définir quel est le cinéma qui lutte contre cette domination au profit d’un cinéma nouveau, réformiste. Et c’est là que ça devient drôle… Qui aime voir ces films qu’on nous disait « de gauche » ? Qui retrouve-t-on dans les salles pour voir les Fatima, I, Daniel Blake ou bien encore Juste la fin du monde ? N’est-ce pas justement dans les salles qui diffusent ces films là que se reproduit au mieux le schéma que l’on retrouve dans l’Assemblée nationale ? Comment dès lors parler de « cinéma de gauche » pour des films qui incarnent le cinéma qui est consommés presque exclusivement par NOS puissants ? Soyons lucide un instant. Un film comme Fatima n’est pas un film qui s’adresse aux populations qu’il met pourtant à l’image. Les salles ne sont pas remplies de populations ouvrières, de populations racisées ou bien de populations en précarité. En même temps c’est logique. Pourquoi iraient-ils voir un film qui se contente de simplement les plonger dans leur quotidien, sans plus d’effort que celui de vouloir coller au plus près du vrai ? Eux, ce quotidien, ils le connaissent déjà. Un film comme celui-ci ne leur apporte RIEN. C’est le Bourgeois qui découvre tout un univers en allant voir un film comme celui-là. C’est lui qui part en exploration. C’est lui qui juge ce film « utile » par rapport à sa propre quotidien. Ainsi, dire que Fatima est plus utile que Mad Max, c’est totalement se refermer sur un point de vue bourgeois que de dire ça. Un prolo, lui, va sûrement bien plus se questionner sur la condition humaine devant les peintures post-apo d’une société de soumissions, d’aliénations et de révoltes sociales, plutôt qu’en allant voir un film qui lui dit qu’élever deux filles quand tu es une femme de ménage seule, eh bah c’est dur. Quand ta propre mère est elle-même une femme de ménage qui a élevé seule ses gosses seules, tu n’as pas besoin qu’on t’explique quelle galère c’est…

 

Alors du coup, qu’est-ce que je suis en train d’annoncer avec ça ? Est-ce que je sous-entends du coup que les vrais films de gauche sont les films où se trouvent les prolos en masse ? Est-ce que cela veut dire que Batman v. Superman est un film de gauche ? Est-ce que cela veut dire que Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? est un film de gauche ? Est-ce que cela veut dire que le cinéma de Michael Bay c’est du cinéma de gauche ? …Bien évidemment que non. Comme je le disais plus haut, tout est une question de rapport au pouvoir en place. Un film de Michael Bay ne permet pas une remise en cause culturelle du pouvoir en place. On ne ressort pas d’un Michael Bay en se questionnant sur sa condition. On ne ressort pas de Batman v. Superman avec un regard neuf sur le monde ou sur le cinéma… Ces films ne bousculent rien dans nos esprits. Ils sont justement pensés pour ne choquer personne, pour être les plus consensuels possibles… Bref, c’est du cinéma conservateur. C’est du cinéma de droite. C’est une autre droite que celle des Fatima et autres Juste la fin du monde, mais ça reste la droite. Par contre, quand un film comme Kingsman vient se poser comme un film d’espionnage aguicheur, ouvert à un public large donc, et qu’au milieu de tout ça il tisse une intrigue socialement pernicieuse, là il fait le boulot d’un film de gauche. Quand la trilogie Dark Knight fait réfléchir et rend universel et accessible la posture du héros, ça devient aussi un film de gauche. Quand Mad Max nous montre que le meilleur moyen de lutter contre l’oppression sociale ce n’est pas de fuir à la recherche d’un paradis imaginaire mais au contraire de revenir à la source et de combattre l’oppresseur, ce n’est pas un discours anodin. C’est un discours qui peut amener à cheminer. C’est un discours DE GAUCHE…

 

 

Ne nous leurrons-pas : tout est bien politique.

 

« Non mais je ne peux pas te laisser utiliser le qualificatif d’ « œuvre » pour Mad Max au même titre qu’un film de Hitchcock ! Mad Max, c’est du divertissement. C’est du clip avilissant ! Alors OK, ce n’est pas chiant et ça se regarde sans ennui… Mais ça ne fait pas de Goerge Miller un auteur ! Allez… ça en fait un bon auteur de clip ! » Voilà ce qu’en substance (et sans exagération) on me répond quand je dis que pour moi, Mad Max est LE chef d’œuvre de l’année passée. Et ce qui est amusant dans ce propos, c’est qu’on a l’impression que l’argumentaire est purement artistique et cinématographique, et pourtant, il est PUREMENT politique. Mad Max est d’ailleurs un cas intéressant, parce qu’il permet assez rapidement de démontrer la réalité des arguments de ceux qui s’y opposent généralement. On m’a d’abord dit : « le scénario tient sur un feuille à cigarette. C’est juste une poursuite de plus de 2h. » J’ai alors répondu que c’était faux. L’air de rien, dans ce seul film, on était parvenu à me construire un monde complexe dans lequel il était question de gestion des ressources, d’aliénation des masses par la religion, d’essentialisation et d’émancipation de la femme, de révoltes et d’insoumission sociale. Et j’ai insisté sur le fait que la force de l’écriture reposait justement sur le fait que tout ça se structurait autour de la simple poursuite, donnant au film une clarté et une dynamique accessible à tous, sans temps mort. Déstabilisé par cette réponse, mon contradicteur a alors reproché au film qu’il n’inventait rien, notamment formellement, et qu’il pouvait être substitué par n’importe quel autre blockbuster sorti la même année. Pour le coup, j’ai insisté sur le fait qu’au contraire le film avait cette force de rompre avec la culture actuelle du blockbuster, notamment dans l’affranchissement à l’égard du tout-numérique, et dans le fait d’avoir des plans très nets et très fixes, n’apportant le rythme qu’au cut, ce qui ne se faisait plus ces derniers temps. Une fois de plus désarçonné, mon contradicteur m’a alors dit : « Oui mais c’est un film débile ! Tout ça c’est tourné au premier degré ». Sur ce point je n’ai même pas eu besoin de répondre : tous ceux qui participaient à la discussion se sont mis à sourire et à le reprendre. Le pire, c’est que je pense que mon contradicteur était vraiment mal à l’aise. Je pense qu’il se rendait compte alors qu’il ne savait pas dire pourquoi il n’avait pas aimé le film, ce qui doit être relativement inconfortable pour un agrégé de lettres…

 

De mon point de vue, ce qui a empêché à ce « pourtant bon gars » de reconnaitre qu’il avait dès le départ vu et jugé Mad Max comme se devant être un simple clip et rien de plus, c’est le fait que ce reflexe intellectuel est institutionnalisé dans notre société. Qu’il s’agisse de la presse, des cours d’audiovisuel donnés par les institutions publiques, des cérémonies et prix en tous genres, les institutions sont parvenus à nous faire accepter les critères du pouvoir dominant comme des critères universels, des critères dictés par la nature qui ne se discuteraient même pas. La pensée de droite à toujours eu cette force sur la pensée de gauche : comme elle repose sur un ordre établi et non un ordre en devenir, elle est par définition la pensée « par défaut ». L’ordre établi est là, il l’a parfois toujours été pour celui qui le perçoit, si bien qu’il fait parti de notre environnement, on l’accepte tel quel, on ne le questionne pas. Nul besoin d’effort pour adhérer à l’ordre établi. Il suffit de ne rien faire, de ne pas le voir, ou de ne pas vouloir lui nuire pour le défendre. Ainsi, il y a un paradoxe quand certains disent : « Oh moi, je ne suis pas politisé, je ne me pose pas de question, je me contente de vivre ma vie normalement dans mon coin. » Dire ceci, c’est un contresens, car vivre selon la norme, la respecter, ne pas vouloir la remettre en cause, c’est une position politique. Et ce n’est pas une position neutre contrairement à ce qu’on pourrait penser. La position neutre, c’est la position qu’on avait au temps des hommes des cavernes (…et encore). Depuis, les sociétés humaines ont changé et se sont complexifiées. La société d’aujourd’hui n’est que le résultat d’une multitude de luttes, ces luttes ayant permis d’instituer des normes. Ces normes ne sont pas neutres. Ne pas voir de problème à ce qu’une femme travaille ce n’est pas une position neutre. Cent ans plus tôt cette position n’avait rien d’évidente et de neutre. Considérer qu’un noir et un blanc se valent, ce n’est pas une position neutre non plus. Considérer que se masturber n’est pas un crime, ce n’est pas une position neutre. Autoriser la petite amie de son fils à venir passer la nuit à la maison, ce n’est pas une position neutre… Et dire que Mad Max est putassier et avilissant alors que Fatima est un film utile à la forme adaptée parce qu’épuré, ce n’est pas une position neutre… Oh non ! Bien au contraire !

 

De où le montage cut de Mad Max serait l’incarnation du putassier alors que la forme épurée de Fatima serait quant à elle l’incarnation de la noblesse et la preuve d’un ouvrage artistique ? Ces associations sont totalement arbitraires. On pourrait tout aussi bien dire que la forme de Fatima serait dépourvue de savoir-faire et d’imagination en termes de rythme et de cadre tandis que la réalisation de George Miller serait bien plus savante et maitrisée au regard de ce qui parvient à capter l’attention du spectateur lambda. Ainsi posons-nous la question : pourquoi montage cut = pute ? Et pourquoi forme épurée = noblesse ? C’est dans ces associations là que se traduit pleinement l’emprise de la bourgeoisie sur notre culture institutionnalisée. Encore une fois, appuyons-nous sur du concret. Qui retrouve-t-on dans les salles des films qui proposent un montage nerveux, une créativité visuelle, une histoire rythmée et riche en péripéties ? Généralement, on y retrouve un petit peu de tout. Maintenant, allons dans les salles qui proposent des films à la mise en scène épurée et posons-nous la même question. Qui retrouve-t-on ? On y retrouvera une population très ciblée : beaucoup de cadres et de professions intellectuelles, quelques employés, 0,2% d’ouvriers… Pourquoi ? Parce que la forme sèche, épurée, rigide, est plus sélective. Pour celui ou celle qui vit dans une classe sociale où ne pas avoir lu les grands classiques de la littérature du XIXe est un crime d’ignorance, l’effort sera gérable… Il sera plus gérable que pour l’ouvrier nourri à la télé et aux jeux-vidéo. Ainsi la forme rugueuse assure-t-elle une sélection, un écrémage, un entre-soi. Aimer l’austirité, c’est un pass pour l’élite. Sinon on est un plouc ; on ne se distingue pas de la masse ; on est « putassier ». Et voilà comment des films comme Intouchables, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, ou bien encore Le grand bleu se retrouvent boudés par les institutions lorsqu’il s’agit de parler des plus grands films français. Ils sont progressistes dans leur forme et/ou dans leur propos ; ils ont impacté le cinéma français qui a suivi ; ils ont démontré une certaine capacité à interpeler un public même au-delà de nos frontières. Seulement voilà, ces films sont accessibles à tous. Ils n’opèrent pas ce que l’ordre établi attend d’eux. Ils ne permettent pas de ségrégation culturelle. Ainsi l’ordre en place ne les cautionne pas. Et toute la beauté de cette affaire, c’est qu’une bonne part d’entre nous leur emboite le pas . On adhère au dogme, sans même prendre conscience de la nature dogmatique de ce conditionnement, sans même d’ailleurs se questionner sur l’orientation politique de ces considérations…

 

 

Conclusion : alors ? Dans quel camp êtes-vous ?

 

Après avoir déblatéré tout ça, vient forcément pour moi le temps de la conclusion. Et comme à chaque fois, mon souci sera de vous laisser sans que ne s’installe de méprises entre nous. Personnellement, je n’ai aucun souci avec la droite. Je suis un homme blanc, issu de la classe moyenne, j’exerce une profession intellectuelle, j’ai un nom bien « de souche », je n’ai pas d’handicap visible. Bref, l’ordre actuel est plus ou moins taillé pour moi. Il ne m’opprime qu’intellectuellement, ce qui est presque un luxe de bourgeois. Le combattre n’est pas une nécessité. Ainsi puis-je parler de ces choses de manière dépassionnée. Mon envie n’étant pas de me construire un ennemi à abattre avec cet article. Non, finalement, le but de cet article était en fin de compte assez similaire que celui de mon article précédent sur le racisme. Mon principal problème n’est pas que la France, le cinéma français, et la plupart des institutions françaises soient aujourd’hui très orientées à droite. Non, mon principal problème, une fois de plus, c’est qu’on refuse de s’en rendre compte. Mon principal problème c’est qu’on en arrive même à s’inventer une gauche factice pour se convaincre que ce système n’est pas fermer au progrès…

 

Or c’est faux. En France, et plus généralement dans le monde, la gauche n’existe pratiquement plus. Ou plutôt si, les forces de gauche existent, quelque part, mais le système est fait de telle manière qu’elles sont presque systématiquement exclues du monde du cinéma comme elles le sont du monde du politique (…pour peu qu’on puisse distinguer ces deux domaines). Ce qui règne aujourd’hui, c’est le conservatisme ; c’est l’entretien des dogmes ; c’est la logique de préservation des hiérarchies. Le cinéma qu’on prime et qu’on vante aujourd’hui via les structures institutionnelles n’est pas un cinéma progressiste, ni dans le fond, ni dans la forme. Ce n’est pas en nommant ou en primant des films comme Fatima, I, Daniel Blake ou bien encore Juste la fin du monde qu’on défend des causes de gauche. Pas plus qu’on ne le faisait l’année précédente quand on primait Imitation Game ou La Vie d’Adèle, sous prétexte qu’on militait pour la cause gay. L’acceptation des homosexuels par nos institutions, en 2015, elle était déjà actée. On n’est plus dans du militantisme de conquête. On entre dans du militantisme de conformation à la nouvelle norme. Si on s’était risqué à primer Mala Noche en 1985, là alors OK, ça aurait été un acte fort visant à requestionner pas mal d’interdits sexuels à une époque où les institutions restaient pour la plupart crispées sur ces sujets là. Là, ça aurait été un acte de gauche. Alors certes, aujourd’hui, tout le monde n’accepte pas encore les homos, ou les noirs, ou les femmes… Mais primer un film sur un combat qui a déjà vaincu les institutions, c’est juste vouloir appuyer et confirmer la nouvelle norme. C’est du conservatisme, aussi fraiche la nouvelle norme soit-elle. L’acte arrive après la bataille. En cela, la vie d’Adèle est aussi provocateur et progressiste que Star Wars VII l’est en mettant une femme, un noir et un latino en tête d’affiche. Certains y ont vu un virage progressiste de la part de la saga. Or non, là encore, la saga Star Wars n’a fait que s’aligner sur la norme morale de son temps. En 1977, à une époque où mettre une femme ou un noir parmi les héros aurait été choquant, Star Wars IV n’a rien fait de tout ça, et cela justement pour ne pas choquer… Et quand en 2015, à une époque où ne mettre que des hommes blancs en guise de héros choquerait, Star Wars n’a fait que s’aligner à nouveau sur la norme… et cela, il l’a fait une fois de plus pour ne pas choquer. Ce n’est pas Star Wars qui a fait évoluer les mœurs. C’est l’évolution des mœurs qui a fait évoluer Star Wars… En cela, ce cinéma là n’a ABSOLUMENT pas participé à l’évolution des mœurs… Et combien de films comme ça pourraient être rangés dans cette catégorie  – non méprisable entendons-nous bien ! – des films conservateurs ; des films « gardiens du temple » ; des films de droite…

 

Encore une fois, la droite ne me dérange pas… Le cinéma de droite ne me dérange pas… Mais l’omniprésence de la droite me gène. Ça me gène aussi bien dans le fond que dans la forme… Qui aujourd’hui invente et réinvente dans le monde du cinéma ? Qui aujourd’hui reconstruit les codes ? Qui fait en sorte que le cinéma ne se limite pas qu’à la reproduction incessante des mêmes recettes et des mêmes histoires ? Ils sont bien rares ces Kick-Ass, Inception, Cloud Atlas, Interstellar ou bien encore Kingsman – ces films que certains critiques adorent détester parce qu’on les sort de leur zone de confort… Ce sont pourtant ces films là qui sont ensuite copiés et recopiés par la suite, au point que dix ans plus tard, les mêmes critiques réticents au début font comme s’ils avaient toujours aimé et reconnu les mérites de films comme Usual Suspects, Matrix, Fight Club ou encore Requiem for a DreamIls sont bien rares ces films de gauche, mais pourtant, au lieu d’y voir un problème, on préfère s’inventer une fausse gauche. On ose voir du progrès dans du conformisme. On préfère inventer une gauche de droite, histoire de s’autopersuader que l’hermétisme et le conservatisme a outrance n’est finalement pas si incompatible que cela avec une forme de progrès. Alors oui, après tout pourquoi pas : mentons-nous. Faisons de Fatima un film de gauche alors qu’il n’est qu’un regard de bourgeois destiné à d’autres bourgeois. Persuadons-nous aussi que Ken Loach est un jeune révolutionnaire qui vient dynamiter et renouveler totalement les codes du cinéma ! Ainsi, à défaut d’avoir ni le contenu, ni le contenant de la gauche, au moins aura-t-on l’étiquette. Après tout, si on arrive à se convaincre que les forces de progrès sont aux commandes du système, il devient inutile de vouloir changer le système pour que les choses changent à leur tour ! Alors oui, continuons ainsi. Persuadons-nous que le progrès est en marche, que la gauche est au pouvoir… Après tout, pourquoi douter ? Ce sont bien des gens de gauche qui le disent, non ?...

 

 

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Publié par L'homme-grenouille - dans Regard amphibien sur le ciné
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